Sélectionner une page

Scénariste adulé ou détesté, Scott Snyder est un scénariste qui ne laisse personne indifférent. Aujourd’hui tête pensante de l’univers DC avec ses événements Metal, Doom War et Death Metal, Snyder a réussi le pari de marquer à jamais de son empreinte les années 2010 de l’univers DC. Cette ascension a débuté avec ce qui peut aujourd’hui être appelé une obsession pour le personnage de Batman. Jetons un regard vers cette époque déjà lointaine des New 52, et l’évolution du duo Snyder/Capullo.

 

Les magiciens du comics indépendant

 

La carrière de Scott Snyder débute en 2010. Il écrit Iron Man Noir chez Marvel et lance le même mois, American Vampire chez Vertigo. American Vampire trouve très rapidement son public, acclamé, entre autres, par le romancier Stephen King. L’année suivante, Scott Snyder est appelé pour reprendre Detective Comics. Le titre s’apprêtait à disparaître, et Bob Harras ne cherchait qu’un scénariste capable de combler ces derniers numéros avant le grand reboot des New 52. Pour s’assurer un certain succès, l’éditeur de l’univers Batman, Bob Harras, a la bonne idée de rappeler l’un des dessinateurs de Batwoman, Jock. Snyder lance l’arc Black Mirror (Sombre Reflet en VF), un thriller haletant qui redonnera un engouement certain aux lecteurs de la Batwoman de Rucka. Ce même Bob Harras voit en Snyder un jeune prodige qui mérite sa chance. Il le place sur le titre principal Batman.

Pour répéter le succès de Black Mirror dans un nouvel esprit, Bob Harras fait appel à Greg Capullo. Malgré sa carrière brève, Capullo est une star dans le monde du comics. Ayant réalisé ses débuts dans les années 90 chez Marvel pour les titres Quasar et X-Force, il se fait rapidement remarquer par Todd McFarlane pour prendre sa suite au dessin sur Spawn. Il devient le dessinateur principal du titre à partir du #16 jusqu’en 2001. Après quoi, il laisse la casquette de dessinateur à d’autres et se plaît à ne réaliser que les couvertures. Avec Robert Kirkman, il participe à la création de Haunt, qu’il quitte un an plus tard. Fidèle à Image Comics depuis quinze ans, l’arrivée de Greg Capullo sur Batman a nourri plein d’espoirs et assurait un succès grandiloquent.

 

batman-capullo-issue-1

 

Dans ses travaux sur Haunt, Greg Capullo collabore avec Jonathan Glapion, un encreur qui a fait ses débuts chez Image Comics avec Sam & Twitch (spin-off de Spawn) et est devenu un encreur proche de Tony Daniel dans les années 2000 alors qu’il travaillait sur Batman. Lorsque Capullo arrive chez DC Comics, ils collaborent ensemble, avec un second encreur, Danny Miki. Il s’agit de l’encreur qui a suivi la carrière de Greg Capullo. Lorsque Capullo arrive sur Spawn, il est encré par Todd McFarlane. L’objectif de McFarlane étant de limiter au mieux sa charge de travail pour développer de nouveaux projets, il mettait des encreurs à l’essai. Danny Miki a fait ses preuves sur Spawn en compagnie de Capullo. La communication autour de l’arrivée de Capullo misait sur la notoriété de l’artiste en tant que dessinateur de Spawn. Il fallait amener son encreur, et son coloriste.

La colorisation chez DC Comics reposait pour beaucoup sur une colorisation informatique par la société Hi-Fi créée par Brian et Kristy Miller en 1998. DC Comics confiait cette tâche de la colorisation non pas à un artiste, mais à une entreprise qui embauchait certains artistes, signant sous le nom de l’entreprise. Capullo amène avec lui son coloriste, FCO Plascencia, un jeune talent chez Image Comics qui a officié sur Haunt, Invincible et bien-sûr, Spawn.

 

Un amour de Gotham

 

Peu de temps avant le lancement des New 52, Snyder co-écrit avec Kyle Higgins la mini-série Batman : Gates of Gotham, illustrée par Trevor McCarthy (Nightwing : New Order). Se dressant aujourd’hui comme prologue à l’histoire de la Cour des Hiboux, ce récit est une enquête sur les fondateurs de Gotham, impliquant la famille Wayne, ses collaborateurs et ses ennemis. Introduction ou esquisse d’une intrigue qui sera modifiée pour les New 52, Snyder signe son premier baiser avec Gotham.

Le rapport entre Snyder et Gotham donne à ses arcs Court of the Owls et Night of the Owls une approche littéraire toute particulière. Ses numéros débutent avec des notes explicatives très secondaires, mais participant à la richesse d’une Gotham que le lecteur redécouvre. Reposant sur l’idée d’un hibou comme prédateur naturel de la chauve-souris, Snyder construit un Batman fier de ses acquis. Accès sur un futur meilleur, il fait de Bruce Wayne un optimiste aveuglé par sa confiance en lui et en sa ville là où Grant Morrison faisait avant lui de Bruce Wayne un entrepreneur tout aussi investi, mais particulièrement prudent. Le Batman de Snyder est un Batman qui souffre de sa volonté arrêtée à vouloir se débrouiller seul, à se sentir fort de ses luttes passées.

 

batman-court-owls-capullo

 

La Cour des Hiboux bénéficie de connexions passionnantes. Kyle Higgins scénarise la série régulière Nightwing lors des New 52. Avec Scott Snyder, les deux scénaristes s’accordent pour apporter du crédit à l’existence de cette société secrète via les origines mêmes de Dick Grayson. De ce fait, le cycle des hiboux se joue sur plusieurs temporalités et implique l’univers de Gotham dans son entier. Le lecteur possède plus de recul que ses personnages, dont Batman, qui a pourtant pour habitude d’être un personnage clairvoyant, possédant souvent plus d’informations que le lecteur lui-même. Snyder renverse les habitudes et se forge dès lors une réputation qui ne cessera de grandir.

Sa vision de Gotham est une Gotham en évolution constante. Elle change et se renouvelle constamment, au même titre que son chevalier. De la ville gothique introduite, Bruce Wayne souhaite une ville plus moderne. Avec Zero Year, la ville est détruite, vierge, recouverte de verdure, une remise à zéro pour adapter la ville à l’arrivée de Batman. Après quoi, Gotham prend une vision futuriste avec Superheavy et le BatmanGordon en armure. Peu importe la vision, elles sont toutes rattachées à un auteur qui a pourtant tenté d’introduire ses créations, jusqu’à insister pour qu’elles trouvent leurs places. La première, Harper Row, une jeune fille, rebelle, qui sera un contact de Batman jusqu’à devenir un nouveau sidekick nommé Bluebird. Le second, Duke Thomas, qui remplacera Alfred et sera le, très spéculé, Robin noir, mais qui deviendra finalement Signal.

Pour un Joker de plus

 

Lorsque Bob Harras rassemble les futures équipes artistiques des titres Batman, il souhaite rapidement mettre en route une histoire forte autour du Joker. Snyder souhaitait déjà écrire sur le personnage avant d’apprendre pour le projet des New 52. Néanmoins, il n’avait pas d’idée précise sur le sujet. En revanche, selon Scott Snyder, Tony Daniel en fournissait énormément, dont celle d’arracher le visage du Joker. A partir de cette idée, Snyder aurait construit son arc Death of the Family. Cette scène présente dans Detective Comics #1 fait énormément réagir, entre horreur et excitation. Tony Daniel est la cible des fans et tente en vain de se défendre sur les réseaux sociaux… en rejetant la faute sur Scott Snyder. D’après lui, il s’agissait d’un élément de l’intrigue de Snyder qu’il a accepté d’écrire pour une meilleure connexion entre les titres de l’univers Batman. Étrangement, Batman et Detective Comics n’auront plus aucun projet en commun sinon des tie-in dépendants du titre Batman.

 

joker-death-of-capullo

 

Death of the family est de toute évidence une référence au récit mythique Death in the Family qui mettait en scène la mort tragique de Jason Todd, le second Robin. En présentant Death of the Family, Scott Snyder promet de mettre en danger toute la Bat-family et sa perte. Ce troisième arc met en avant un Joker changé. Il s’est volontairement arraché le visage pour le porter comme masque. Comme si le Joker tentait d’imiter Batman, mais ne pouvait porter d’autre masque que son véritable visage. Mais Death of the Family révèle un Joker à deux extrêmes. Il se présente comme monstrueux. Sa transformation physique se doit d’être associée à une transformation interne. Et la dimension graphique du récit ne fait qu’appuyer sur cet aspect. Au-delà de la référence, Scott Snyder répète que cet arc est intimiste, sans jamais révéler ses motivations personnelles. Ce qui fait de Death of the Family une histoire oppressante révélant les faiblesses du héros.

 

Revisiter les classiques

 

Après s’être attaqué au retour du Joker, Bob Harras souhaite donner à ce Batman moderne des origines. Scott Snyder est intimidé à l’idée d’empiéter sur le Batman Year One de Frank Miller. Après quelques rencontres, il a l’idée de Zero Year. Cet arc raconte les origines de Batman de façon actualisante. Snyder décide de nourrir les origines modernes de Batman en apportant des enjeux sociaux modernes (écologie, lutte pour le climat, terrorisme) avec l’ascension d’un Batman cherchant à acquérir ses valeurs. Ces choix sont pris par Snyder pour tenter de chercher l’originalité de son origin-story, tout en se référençant énormément au Batman du Golden Age ou au Batman de Frank Miller, dont The Dark Knight Returns a été le premier coup de cœur du scénariste dans son expérience de lecteur de comics.

 

batman-zero-year-capullo-snyder-compressor

 

Snyder décide pour la première fois d’écrire une histoire osée, qu’il définit lui-même être « over the top », et réalise qu’il s’agit, pour lui et l’équipe créative, leur point fort à exploiter. Car Zero Year marque un tournant décisif dans la carrière de Snyder. Il réalise avec cette histoire que le public donne beaucoup d’importance à des détails et des concepts visuels. Pour cela il modèle ses idées et les confie à Capullo, mettant à profit les talents de designer du dessinateur. Pour mettre en avant la transformation en Batman, Bruce Wayne opte pour une coupe militaire – qui plaira énormément à Frank Miller et fera la fierté de Snyder. L’enjeu écologique du récit se manifeste à travers Gotham, la ville où la nature reprend ses droits. Dans ce terrain hostile, Capullo livre un design d’un Batman survivaliste à moto. Capullo déborde d’imagination pour modifier un personnage, en développer des lectures et approches différentes. C’était là l’une de ses grandes qualités pour Spawn et ses versions dérivées.

 

zero-year-capullo-batman-compressor

 

En plus des nombreux clins d’œil à Detective Comics #27, Batman : Year One ou The Dark Knight Returns, l’équipe créative revoit tout son procédé. L’encreur Jonathan Glapion est écarté du projet ne laissant plus que Danny Miki pour seul encreur. Le rendu doit être plus léger, avec un effet retro qui va sortir toute l’équipe créative de sa zone de confort, et donner du fil à retordre au coloriste FCO Plascencia. En cela, le dessin de Capullo change radicalement. Les traits sont affinés, les formes légères, alors que le Batman de Capullo se veut massif. Le rendu perd en poids, en force comme pour laisser place à de simples esquisses. FCO Plascencia passe d’une approche extrêmement sombre à des couleurs criardes pour évoquer le Golden Age dans un contexte alternatif. Zero Year est un origin-story écrite comme un elseworld. Celui d’une Gotham pleine de verdure et d’un Batman en pleine évolution. Le scénariste le dit lui-même, il a conçu Zero Year comme une réinvention de Batman. Et celle-ci s’écarte de son Batman présent depuis près de vingt numéros. Cette idée de monde à part va s’accentuer avec le temps, jusqu’à modifier l’écriture de Snyder avec All Star Batman, Metal ou Last Knight on Earth.

 

Aujourd’hui, Gotham, demain, le multivers

 

Une fois Zero Year effectué, Snyder s’attaque à différents projets. D’abord Superheavy pour le titre Batman qui façonnera la conclusion de son run sur le titre. De l’autre, un projet expérimental. Les éditeurs de DC Comics s’essayent à un format qui ne s’est plus vu depuis les années 80, sinon la maxi-série Wednesday Comics et sa forme de journal hebdomadaire. Après la série hebdomadaire Futures End, DC Comics cherche à exploiter le filon de ses meilleures ventes avec Batman Eternal, mené par Scott Snyder et son équipe de fidèles scénaristes, son disciple, James Tynion IV, en tête.

Il pitch Batman Eternal comme un projet expérimental. Une Gotham plus classique, pour y intégrer son personnage de Bluebird, dans une histoire en 52 numéros qui mettra à mal la ville de Gotham et tout ce qui s’y rapporte. Snyder joue avec la mythologie de Batman, le place dans des situations difficiles proches de ce qu’on pouvait trouver à l’époque dans les jeux-vidéos Arkham. Ce comics choral est animé par la variété de ses personnages, des ennemis plus ou moins connus qu’on se plait à retrouver. Batman Eternal est un succès qui connaîtra une suite : Batman & Robin Eternal. Même format, même équipe de scénaristes, mais avec une approche bien différente. Snyder s’attaque à la relation Batman et Robin, sur une histoire se déroulant sur deux temporalités différentes.

 

death-metal-snyder

 

Ces projets ayant fonctionné, et son Batman terminé, sa réputation lui permet de réaliser un événement conséquent : Dark Nights : Metal. Cet event présenté comme un délire entre artistes et sans réelle conséquence sur l’univers DC qui misait sur l’approche plus réfléchie du Doomsday Clock de Geoff Johns, Metal est rapidement devenu l’événement majeur qui a donné les clés de l’univers DC à Scott Snyder. Et aujourd’hui, celui-ci repose entièrement sur sa suite Dark Nights : Death Metal, prévu pour cet été.

Share This