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Des polémiques et des problématiques éternelles autour du comics, celle de la continuité en est un exemple phare. Véritable qualité, faisant l’une des forces majeures du comic-book de super-héros moderne, la continuité connaît également ses détracteurs. Le concept, rapidement adopté, voit ses débuts dans les balbutiements du comics. Et pour bien comprendre le problème que pose la continuité aujourd’hui, nous allons devoir revenir à l’essence même du super-héros et retrouver comment s’est installé le concept de la continuité à travers les âges.

 

Ce qui définit le super-héros

 

Le principe de continuité n’avait, à l’origine, aucun intérêt, et n’étais en aucun cas envisagé par les créateurs de comics dans les années 30/40. Le lectorat était particulièrement instable. Les comics étaient destinés à un public enfantin, et la seule demande du dit lectorat consistait à lire des aventures fantasques, à nourrir leur imagination.

Néanmoins, ce super-héros ne pouvait pas être une page blanche. Il avait besoin d’un passé simple à retenir et d’un caractère identifiable. Comme le relève Umberto Eco dans Le mythe de Superman, l’homme d’acier possède de nombreuses caractéristiques en commun avec les mythes, et pour reprendre son exemple, Hercule. Un héros réalise des exploits, qui dépassent ses aventures habituelles. Ces exploits sont des récits qui vont changer ce mythe, ou le créer, là où ses aventures sont oubliables et ne font que continuer à faire vivre ce mythe.

C’est alors qu’intervient le principe de récit canon. Des aventures canoniques sont des aventures qui vont apporter des modifications au mythe. Seulement, le mythe, pour conserver son aura, ne peut véritablement changer. Il a, de par son existence, de par ce qui le défini, quelque chose d’incroyable, d’attractif. Cela peut se résumer à un costume, ou trouver plus de profondeur avec des valeurs. Certains artistes, comme Steve Ditko (Blue Beetle, Hawk & Dove), Jack Kirby (Captain America, X-men) ou Alex Toth (Space Ghost) étaient réputés pour ce savoir-faire, à travers leurs méthodes bien différentes.

 

La ret-con, élément clé de la continuité

 

Lorsque Jerry Siegel et Joe Schuster créent Superman, ils ne s’attendaient pas à voir débarquer une production de comics aussi grande. Leur création allait inspirer de nombreux personnage, et de ce fait, créer des univers imaginaires qui allaient adhérer à différents concepts tout aussi fantastiques pour réglementer et/ou nourrir leurs aventures. La continuité n’est cependant pas la première chose à laquelle vont penser les scénaristes. Les comics sont des aventures, avec des personnages connus, réutilisés, mais des aventures relativement indépendantes. Faute d’un passé foisonnant, la continuité chez les super-héros va imposer l’existence de ce qu’on appelle la ret-con.

Avec The Flash #123, ce qui n’était qu’un détail dans les premières années du comics de super-héros, est devenu une norme. Ce numéro, plublié en Septembre 1962, révèle le concept des terres parallèles dans l’univers DC, cachant tout ce souci de continuité et de héros des années 40 disparus. L’univers partagé va alors imposer la notion de continuité. Julius Schwartz, Gardner Fox et Carmine Infantino font interagir Jay Garrick et Barry Allen dans un même numéro. Cette rencontre va initier l’esprit familial du Flash moderne et le thème de l’héritage en plus de connecter l’ensemble des licences DC au sein d’un seul et même univers.

 

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Mais dès son application, la continuité se fond dans le concept d’univers partagé et nécessite l’usage de la ret-con. La ret-con consiste à modifier les événements passés ou les expliquer. J’en prends pour exemple le personnage de Captain America. Ayant réalisé ses faits d’arme en tant que personnage iconique du soldat américain se dressant contre le nazisme, il représente également une pensée médiatisée par des auteurs engagés. Au sortir de la guerre, Captain America ne trouve plus de raison d’exister. Ses aventures continuent, sans succès. Marvel Comics ne démord pas.

En 1953, l’éditeur redonne sa chance au porteur de bouclier dans un comic-book intitulé Young Men. L’échec est cuisant, et ces aventures vont rapidement être oubliées. Mais le personnage, trop impressionnant pour être enterré, Stan Lee décide de le ramener en appliquant pour la première fois le principe de retcon (modification rétroactive de la continuité) soucieux de leurs futures aventures. En 1963, il créé les origines qu’on connaît aujourd’hui du super-soldat. Un héros de guerre dont le corps a été congelé dans la glace, réveillé sous les coups de Namor (ou trouvé par le SHIELD pour les plus jeunes lecteurs). Ces origines vont à l’encontre d’un Captain America ayant agi dans les années 50. Cette incohérence sera expliqué en 1972 dans Captain America #153-156 par Steve Englehart et Sal Buscema. Le Captain America des années 50 était en réalité une imposture et le porteur du costume deviendra par la suite un antagoniste associé à un sous-texte politique : The Grand Director.

Lorsque Stan Lee souhaite révolutionner les comics de super-héros avec Marvel, il souhaite créer un univers partagé où tout est canonique. Le tour de force de Marvel qui mêle les deux concepts majeurs du comics moderne (sans pour autant en être le créateur) : l’univers partagé et la continuité. L’idée d’un comic-book comme projection du réel, où les super-héros vivent ensemble. Ils se côtoient. Malgré tout, ils ne dérogent pas à la règle du mythe.

Spider-man s’inscrit dès Amazing Fantasy #15 comme un personnage marqué par un événement qui va le transformer en mythe. Un mythe moderne profondément attaqué à l’identification de l’adolescent. L’origin-story est la base du mythe et du récit canon. De même pour tout autre super-héros. Et ces personnages seront toujours attachés à certains éléments iconiques de par leur costume, leurs capacités, ou même leur identité.

 

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L’impact Marvel et sa Marvelmania va imposer cette idée de tout prendre en compte. Chaque numéro de chaque série sera un chapitre qui fera avancer l’histoire de l’univers Marvel. Cet argument de vente imparable va devenir une norme, un incontournable de tout comics de super-héros à succès. C’est ainsi que Valiant a su trouver sa place, et d’une certaine manière, l’univers Invincible de Robert Kirkman – un exemple en matière de continuité.

 

Qualités et limites de la continuité

 

La continuité est avant tout un argument de vente et un outil publicitaire intelligent. Voir dans tel numéro surgir tel super-héros d’une série différente interpelle. Comment en est-il arrivé là ? Que va-t-il se passer ? L’éditeur ne manquera pas de préciser la référence du numéro auquel est relié ce fragment de récit pour inciter le lecteur à mettre la main au porte-monnaie. Au-delà du plaisir de voir notre personnage croiser tel autre, la connexion de cet univers partagé va laisser entendre que telle histoire se déroule en parallèle de telle autre.

La continuité oblige l’éditeur et ses artistes à aller de l’avant. Elle impose ce rythme, une évolution continue. Alors que les comics du Golden Age ne se posaient pas vraiment de question. Le succès du super-héros était nouveau, et personne ne pouvait s’imaginer combien de temps celui-ci allait perdurer. Les histoires devaient contenir une aventure, sans autre indication temporelle que la représentation du monde ressemblant généralement à ce nouveau monde moderne des années 30/40/50…

Alors se pose la question : avons-nous besoin de cette continuité ? C’est ici qu’intervient ce rapport au mythe. Le succès d’un personnage tel que Batman est inattendu. Il puise sa force de ses variations, ses nombreuses réappropriations sur le plan de l’écriture comme de sa représentation. Mais en tant que mythe moderne, et de par l’attachement de fans toujours prêts à consommer plus de récits, ce mythe doit être nourri continuellement.

Malgré cette approche très mercantile du comic-book en tant qu’industrie souvent vu d’un regard péjoratif, à raison ou à tort, cette production inarrêtable de comics Batman est nécessaire. Non seulement à cause de la demande, mais avant tout à cause du souvenir du lecteur. Si Batman arrêtait d’être publié, qu’adviendrait-il du personnage ? Que deviendrait cette fameuse demande ? Un mythe ne se nourrit pas que de bons récits canoniques. Il en a besoin, pour se forger un passé, une situation et se renouveler. Il doit évoluer. Mais le récit canonique, tout comme la création de cette continuité, se forge autour d’aventures diverses et parfois insignifiantes.

Et c’est là que se trouve l’objet de la passion des lecteurs et des fans. Certains se passionneront pour la continuité, vont suivre les récits canoniques recommandés pour l’importance définie, d’autres iront jusqu’à tenter de créer leur propre continuité, ou chercheront parmi ces « récits insignifiants », inconsidérés dans leur rapport à la continuité, pour trouver ces perles rares, qui n’ont pas marqué l’histoire mais possèdent une vision et/ou une esthétique très différente et peuvent apporter une nouvelle lecture au personnage traité. Car il est toujours important de revaloriser ces récits pour ce qu’ils sont à l’origine : un divertissement.

 

Comics modernes : la continuité et ses remaniements

 

La continuité est néanmoins un problème. Avec elle s’est imposée les exigences toujours plus fortes du lectorat. Depuis Crisis on Infinite Earths qui a créé un relaunch relançant tout l’univers DC, et ses gammes Year One, DC Comics dépoussiérait ses mythes. Cette première solution exécutée à la fin des années 80 n’a fait qu’être réitérée chaque décennie. Plus qu’un événement estival, le relaunch est devenu une nécessité pour conserver la jeunesse de ses super-héros. Si bien que les « grands renouveaux de l’univers » sont des succès commerciaux, certes, mais n’affolent jamais les critiques. La preuve en est que seul Crisis on Infinite Earths continue de marquer les esprits chez DC, et Secret Wars chez Marvel se hisse dans le haut du panier grâce à son statut de conclusion du run de Jonathan Hickman sur le(s) équipe(s) des Avengers.

Ce renouveau apparaît toujours comme une nécessité, et jamais comme l’intention d’un artiste. Le héros peut vieillir. Son évolution, dans The Dark Knight Returns ou Old Man Logan, participe à renouveler le regard que nous pouvons porter sur lui. Mais jamais ces récits ne seront canoniques. Ce qui ne les empêche pas de marquer profondément le personnage et se hisser parmi les lectures les plus importantes.

 

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Ce cas de figure amène à remettre en question toute cette optique d’un remaniement nécessaire. En réalité, cette demande est généralement faite par des lecteurs de longue date, qui, eux, prennent de l’âge, mais voient toujours leur super-héros stagner. En plus de 70 ans, Peter Parker a franchit la vingtaine. Tony Stark a rajeuni. Et Peter Quill a été complètement modifié grâce à un relaunch discret et subtil. Chez DC Comics, c’est encore pire.

Le relaunch, retour en arrière, résurrection, modification de l’espace-temps, tout est bon à prendre pour relancer l’univers et conserver la jeunesse de ses licences. Ainsi Marvel applique sa recette. De manière relativement fréquente, Marvel Comics revoit son catalogue. L’éditeur n’a pas hésité depuis 2012 à revenir continuellement à des #1. Brasser les volumes, bouger régulièrement les équipes artistiques, voici le jonglage qui amène à ne jamais lasser le lecteur – et continuer à dominer le marché. Les séries régulières de Marvel se transforment officieusement en maxi-séries (pas plus d’une dizaine de numéros).

Si le lecteur perd la numérotation et le prestige des grands nombres, il sort gagnant des nombreuses itérations de ses personnages. On compte Vision par Tom King, Scarlet Witch par James Robinson, Hawkeye par Jeff Lemire, ou encore Shatterstar de Tim Seeley. La nécessité d’une durée plus longue n’est pour autant pas un problème pour l’éditeur. Ta-Nehisi Coates conçoit son run de Black Panther à travers plusieurs volumes du titre. De même pour Dan Slott sur Silver Surfer dont le run regroupe deux volumes d’une dizaine de numéros chacun.

Cette politique éditoriale critiquable répond pourtant à toutes les attentes. En concevant tout titre comme canonique, Marvel ne craint pas la vision singulière des artistes et leur accorde une liberté sur une certaine durée. Dans l’idée où le lectorat désire du changement tout en y étant réfractaire, Marvel joue la carte de l’honnêteté en proposant un changement que nous savons tous temporaire. Qu’il s’agisse de Sam Wilson : Captain America, de Jane Foster devenue Thor, ou encore Ironheart. Ces modifications étiquetées « majeures » ont eu le mérite de renouveler, pour certaines, de manière intelligente des super-héros qu’on pensait jusqu’alors intouchable, d’y développer un apport pour le personnage. Et tout ceci, dans un commun accord logique, où chacun savait que l’original allait revenir au galop.

La continuité est devenue le problème majeur des éditeurs. Personne ne possède de solution miracle, mais c’est dans l’expérimentation que va se faire la différence. Et si Marvel semble avoir trouvé une forme de stabilité dans la gestion générale de ses titres et artistes, DC Comics se lance dans une entreprise à haut risque qui pourrait, néanmoins, tout bouleverser.

Chez Marvel, on opte pour une politique moderne, une adaptation des formats pour attirer constamment le lecteur à réfléchir de manière régulière à ce qu’il mettra dans son panier et faire défiler le catalogue de l’éditeur. Chez DC, voilà dix années que l’éditeur cherche à imposer ses événements/crossovers censés redynamiser son univers. Alors qu’il s’enlise, le projet de la 5G approche avec son créateur, Dan Didio, en dehors de l’affaire. Un projet ambitieux et très risqué qui pourrait néanmoins redéfinir le principe de continuité dans les comics, en créant une chronologie définie, comme seul l’univers Star Wars chez Dark Horse a su faire.

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