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Aujourd’hui connu grâce à la série Netflix Marvel, Iron Fist était bien loin d’être un personnage populaire dans l’univers Marvel. Très secondaire, avant cette adaptation il était le fruit d’influences passées, un personnage enchaîné à une fan-base qu’on pensait perdue. Fort d’un attachement à une inspiration asiatique populaire, voici les dessous de la création du personnage d’Iron Fist.

Né d’une influence cinématographique… et littéraire

 

Nous sommes dans les années 70. Hollywood est renversé par les petites productions de Bruce Lee avec Big Boss en 1971, puis La Fureur de Vaincre en 1972. Les arts martiaux attirent l’attention du monde occidental. Ces films sont portés par un enseignement, l’honneur et partagent de multiples valeurs semblables au super-héros. Vient alors la question évidente, pourquoi n’avons-nous pas encore de super-héros asiatique ? Marvel, toujours aux aguets pour trouver un nouveau filon, se lance au plus vite avec Master of Kung-Fu, sous-titré Hands of Shang-Chi. Master of Kung-Fu commence au numéro 17. Marvel précipite la publication, et la numérotation fait suite à Special Marvel Edition, une revue réimprimant des aventures de divers héros Marvel. Le personnage connaît un certain succès, aux US comme en France, et écrase la concurrence, dont le Richard Dragon de Dennis O’Neil chez DC Comics. Un mois après la première apparition de Shang-Chi, Iron Fist apparaît dans Marvel Premiere #15.

 

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Créé par Roy Thomas, à la demande de Stan Lee, le scénariste s’exécute accompagné du dessinateur de génie, Gil Kane. Gil Kane était à son meilleur. Il venait de terminer diverses expérimentations à travers divers graphic novels pour renouveler son style et le moderniser. Thomas et Kane vont travailler ensemble sur les origines du personnage. Kane est un grand amateur de littérature et d’opéra. Avec une culture asiatique imposée, Kane va puiser son inspiration de ses lectures pour créer Kun’Lun, dont supposément Les Horizons Perdus de James Hilton. Le roman présente déjà de grandes similitudes avec l’univers d’Iron Fist et le concept d’une vallée perdue dans les hauteurs du Tibet. Tout un mysticisme qu’on retrouve dans les origines du personnage.

 

Un univers instable

 

Thomas y ajoute un registre tragique. Danny Rand, âgé de neuf ans assiste à l’assassinat de son père, puis au sacrifice de sa mère, dévorée par les loups, pour sauver son enfant. Cette tragédie en deux parties est le début du glissement opéré dans les comics vers le grim & gritty des années 80/90. Le Bronze Age opère cette transition et Iron Fist, qui se veut plus terre à terre, décide de surprendre le lecteur avec ces scènes macabres. Ce meurtre n’est pas anodin. Il va motiver Iron Fist, lui donner une raison d’exister. Doug Moench, qui prendra la suite de Thomas dès le numéro suivant, va maintenir cette idée d’enquête. Iron Fist est un héros vengeur, à la recherche de l’assassin de son père. Gil Kane laisse sa place au dessinateur Larry Hama.

 

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Cette nouvelle équipe va officier sur Marvel Premiere pendant quelques numéros. Très inspirés par les films de Bruce Lee, on retrouve chez Larry Hama une représentation des scènes de combats très dynamiques. Doug Moench fait le choix de ramener Danny Rand en milieu urbain, mais avec lui des ennemis exotiques, à commencer par des armes qu’on ne trouvait alors que dans les films d’arts martiaux. L’exotisme se retrouve dans plusieurs points. L’allure du personnage qui se présente comme justicier, fort d’un pouvoir dont il doit être méritant et d’un col exagérément grand qui lui fournit une silhouette unique. Sa ceinture en tissu et son masque sont les références à la culture asiatique et aux codes du sport de combat.

Alors que Moench apporte un contenu et une trame principale pour construire l’univers d’Iron Fist, il est remplacé par Tony Isabella (créateur de Black Lightning chez DC). Cet énième nouveau scénariste ne reste que sur quelques numéros. Une participation peu remarquée, puisqu’il réduit Iron Fist à un super-héros lambda. La faute ne repose pas que sur le scénariste, puisqu’avec Moench, Hama a également quitté le navire. Il est remplacé par Arvell Jones, dont la comparaison du rendu rappelle bien les qualités artistiques de son prédécesseur. Jones se contente de mise en page classique, pensant que le dynamisme se résout à une succession de cases et de mouvements amples, là où Gil Kane et Larry Hama savaient livrer des chorégraphies mettant en avant la beauté de l’art martial avec des plans rapprochés et des plans faisant la part belle aux chorégraphies. Jones manque également de bien de détails et de perspectives.

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Combler le vide : Claremont à la rescousse

 

Dès Marvel Premiere #23, Chris Claremont prend à son tour le poste de scénariste. Côté dessins, Pat Borderick prend la place de Jones. Et la différence se fait sentir. Claremont s’attaque à un élément essentiel jusqu’alors inexploré. Voilà huit numéros que le lecteur lit Iron Fist. Huit mois qu’il voit un homme réaliser des acrobaties et se battre contre des ninjas et des super-vilains. La nature littéraire de Claremont s’attaque d’office à l’homme sous le masque et reprend les éléments intéressants et inexploités de Moench. Iron Fist n’a pas pu se résoudre à tuer l’assassin de son père mais n’a pas eu le temps de réfléchir à ce choix soudain, presque naturel chez le héros. Iron Fist a pour nom The Living Weapon. Qu’est-ce qu’une arme qui refuse de tuer ? Quelle est son utilité dans ce cas ? De ce paradoxe, Claremont va en extraire une réflexion passionnante.

Comme un refrain introduisant chaque aventure, les numéros de Marvel Premiere commencent tous ainsi : « Your are Iron Fist, and … ». Cette séquence répétée varie selon l’histoire racontée. Elle accroche par l’apostrophe au lecteur. Ces quelques mots participent à l’identification au personnage. Le lecteur est capable de transposer ses valeurs à celles du personnage et inversement. Ce petit encadré présente le danger que va encourir Iron Fist dans ce numéro. Pourquoi doit-il se battre ? Quel est ce terrible danger ? En une phrase, Claremont parvient à poser un rituel propre à Iron Fist avec un phrasé accrocheur digne de Stan Lee.

Avec Marvel Premiere #25, Claremont rencontre sur le titre un jeune artiste, fraîchement arrivé chez Marvel, John Byrne. Avant de réaliser leurs exploits chez les mutants, le duo a officié sur Iron Fist. Ce numéro est en réalité une introduction à la revue éponyme publiée dès le mois suivant, et tenue par la même équipe créative. Iron Fist quitte les pages de Marvel Premiere, laissant la place pour le personnage de Hercules. Colleen Wing est kidnappée par un inconnu, attisant la rage d’Iron Fist prêt à tout pour la retrouver.

 

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Iron Fist #1 tente de capitaliser sur une technique simpliste : la confrontation de deux héros. Iron Fist s’oppose à Iron Man. Un choix qui n’a rien du hasard, puisque le nom d’Iron Fist est inspiré d’Iron Man. On raconte que Roy Thomas aurait choisi le mot Iron en référence à Iron Man pour plaire à Stan Lee qui refusait toutes ses idées qu’il ne trouvait pas assez spectaculaires. Pari réussit, Iron Fist est un titre fort d’une action intense.

Le duo créatif Claremont/Byrne était en parfaite symbiose. Byrne arrivait à comprendre les attentes de Claremont. Claremont varie les plaisirs. Il fait de cette enquête le cœur du récit, un fil rouge qui emmène Danny Rand à travers divers lieux. Des bureaux de Stark Industries aux marécages, Iron Fist s’oppose à de nombreuses créatures. Le synopsis classique de la succession d’ennemis à vaincre fait néanmoins son effet. Claremont fait ressortir la rage de son personnage. Lui qui était en plein questionnement sur sa capacité à tuer, le scénariste le pousse à bout pour le révéler plus fort que sa nature.

Malgré tout cela, Claremont place les pièces d’un univers urbain gravitant autour d’Iron Fist. Dès le premier numéro, Misty Knight se présente comme personnage secondaire régulier. Claremont fait partie de ces auteurs modernes engagés. Ses personnages féminins sont forts. Dans le second numéro, Misty Knight s’écarte et repense à sa carrière dans la police et ses regrets qui se concentrent sur une période difficile, où la pression de son coéquipier lui pesait. Une faiblesse interne qui est complètement contrastée par la force physique démesurée du personnage. S’ajoute à ça le passage de Colleen Wing de la femme en détresse au statut de combattante sans peur, qui, avec Misty Knight, va former le duo Daughters of the Dragon.

Iron Fist / X-men : indices du succès futur

 

Chris Claremont fait évoluer Iron Fist dans son milieu urbain. Ce décor va être le lieu de ses luttes engagées. Daniel Rand va se mesurer à des questions complexes comme l’abus d’autorité, la drogue ou le terrorisme. S’il renoue avec cette idée d’arme dans les premiers numéros, c’est pour en sortir grandi et fort d’un univers singulier ne reniant pas les origines culturelles du personnage, ni sa propre condition d’arme.

John Byrne gravit des sommets. S’il est réputé pour ses X-men, son Iron Fist est la création d’une mythe qu’il est devenu. Qui plus est, les connexions entre Iron Fist et les X-men sont nombreuses. John Byrne développe une représentation sensationnelle de l’intrigue avec un héros souvent dos au mur, de longues cases révélant les mouvements horizontaux des personnages. Avec le recul actuel, on remarque des similitudes entre ce Iron Fist et son travail sur les X-men. Des idées répétées qui ne semblent pas pour autant être des copies conformes. La carrière de Byrne se compose essentiellement de répétitions, de réinventions, toujours attachées à une forme de nostalgie. Et s’il créé énormément avec les X-men, son apport à Iron Fist est considérable, qui plus est avec cette double lecture de référence déconvenue à Days of Future Past– entre autres. Se dresse alors une étude comparative des planches d’Iron Fist et celles des X-men.

 

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Le rapprochement se fait aussi bien sur le dessin que sur l’écriture. Claremont fait de Iron Fist un défouloir pour Byrne. L’artiste aime l’action. Et s’il n’a pas son mot à dire sur le scénario, on sent bien que Claremont limite ses périphrases au profit d’une action plus intense. Iron Fist vit des aventures variées d’un épisode à un autre, sans forcément suivre un fil rouge. Le scénario développe son background pendant que Dan en découd aux côtés de Captain America, s’oppose à Boomerang, et découvre l’existence de Sabretooth, qui se révélera être un mutant ! S’en suit une série de team-up entre Iron Fist et l’univers Marvel. Le numéro suivant fait intervenir les X-men, puis Iron Fist rencontre Spider-man dans Marvel Team-Up #63-64. Cette histoire en deux parties est particulièrement importante, et est toujours assurée par la même équipe créative.

Iron Fist rencontre son ennemi juré, Steel Serpent. Comme toute nemesis, Serpent Steel a un costume similaire à celui d’Iron Fist et convoite son pouvoir. Leur combat repose sur la maîtrise et la force de leurs convictions, plans sur lesquels Serpent Steel surpasse Iron Fist. Obligé de se battre face à son double plus puissant, l’histoire d’Iron Fist n’est pas sans évoquer Dark Phoenix Saga. Dans cette lutte, Spider-man tient un rôle de témoin et se sent impuissant face à ces forces de la nature. Le dernier numéro rassemble cet univers urbain et concrétise l’attachement entre Iron Fist et Misty Knight et Colleen Wing, figures féminines fortes qui se sont battues pour le sauver.

Une fois le quinzième numéro atteint, la revue Iron Fist s’arrête brutalement. On retrouvera le personnage, plus tard, dans celle de Power Man (Luke Cage) où il apportera ces valeurs urbaines à traiter, comme une sorte de réponse directe à DC et le Green Lantern/Green Arrow de Dennis O’Neil et Neal Adams. En très peu de temps, Iron Fist est passé de la copie de Bruce Lee attendue par Stan Lee à un personnage reflétant les problèmes de société à travers une culture asiatique apportée par un engouement populaire. Presque cinquante ans plus tard, Iron Fist conserve cet univers et ces valeurs. Seules des itérations vont venir modifier l’essence du personnage, bien trop souvent réduit à un expert en arts martiaux.

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