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2099 a été le premier univers alternatif Marvel à succès. Connu en France grâce au magazine Semic publiant les aventures de principales séries, 2099 réinvente l’univers Marvel et ses personnages principaux dans un univers futuriste sombre et violent. Le projet de cette anticipation était pourtant différent de son résultat. Et si on retient avant tout la réécriture de Miguel O’Harra, le Spider-man 2099, bien d’autres personnages ont connu cette mutation, ou ont été créés de toute pièce. Retour vers le futur avec Marvel 2099 !

 

2099 : Un projet de Stan Lee

 

Dans les années 80, Stan Lee s’écarte définitivement des comics. Sa vie l’a mené à s’intéresser à la littérature, au cinéma. Il reste dans les parages pour continuer à entretenir son image de marque. Au début des années 90, Stan Lee profite du remaniement de Marvel Comics et de son bref retour grâce aux jeunes artistes Whilce Portacio, Rob Liefield et Jim Lee pour tripler son salaire et proposer un projet d’envergure : l’univers 2099. Stan Lee reconnaît une idée fructueuse et avec un monde du comics en pleine révolution et une avant-garde artistique pessimiste et révoltée. L’univers Marvel doit s’adapter. Ainsi, le projet d’une série contenant un univers tout entier devient un label connectant plusieurs séries régulières.

Le concept est simple. A quoi ressemblerait l’univers Marvel dans 100 ans ? Les comics ont imaginé les années 80/90/2000 dans les années 50/60. En réutilisant ce concept daté et en l’ajustant au regard neuf de la nouvelle génération, Lee offrait à Marvel un projet en or. L’ancien responsable éditorial partage son projet, ayant trouvé la parfaite excuse scénaristique pour proposer une approche futuriste et un terrain vierge à des artistes capables de s’adresser au public actuel.

C’est alors que Lee rencontre des complications et perd la main. Avec l’avancée du projet, Stan Lee souhaite retrouver un poste de scénariste. Malgré cette approche futuriste, il souhaite reformer son duo avec Steve Ditko pour réinventer Spider-man. Il n’en sera rien. De même pour ce qui devait être un graphic novel, Lee était entré en contact avec John Byrne.

2112-john-byrne

Le projet que lui proposait Lee aurait consisté en un numéro introduction de 64 pages. Lee voulait se focaliser sur les connections entre la génération actuelle de super-héros et celle de cette nouvelle temporalité. Il fallait, selon lui, que le lecteur sache ce qu’il était advenu de chaque super-héros de l’univers Marvel. Byrne  était opposé à l’idée. Il préférait se concentrer sur les nouveaux personnages plutôt que d’étouffer le lecteur avec une lourde quantité d’information. De ce désaccord, Byrne quitte le projet et publie une autre version intitulée 2112. Ce one-shot introduira sa réécriture des X-men, les Next Men.

 

Y-a-t-il un éditeur dans l’avion ?

 

Byrne raconte également avoir refusé un poste d’éditeur en chef, proposé par Stan Lee même, pour la gestion de cet univers. Ce qui ne serait pas étonnant. Si le projet possédait une introduction en cours, personne n’était désigné pour mettre de l’ordre dans les publications encore incertaines de cet univers. Byrne savait qu’il n’allait pas avoir carte blanche. L’artiste sortait de querelles autour de Superman chez DC et des X-men et des West Coast Avengers chez Marvel. Il savait d’expérience qu’il ne pouvait faire ce qu’il voulait avec cet univers, aussi alternatif puisse-t-il être.

Le projet d’introduction tombé à l’eau et Byrne parti chez Dark Horse, l’éditeur en chef, Tom DeFalco, organise une réunion pour trouver un éditeur à ce qui allait devenir une ligne de comics. Ils conçoivent ensemble un plot général et se donnent pour objectif de sortir cette nouvelle gamme en décembre 1992 pour contrer les sorties déjà très médiatisées d’Image Comics. Joey Cavalieri est désigné pour cette mission. Pour former les différentes équipes artistiques, il commence par réclamer des synopsis à différents jeunes scénaristes et forger l’univers 2099. C’est alors que les scénaristes se retrouvent affiliés à un personnage dont ils ont conçu cette nouvelle version.

 

Un univers cyberpunk en accord avec son temps

 

En 1992, le public découvre quatre nouvelles publications. Spider-man 2099, Punisher 2099, Doom 2099 et cette nouvelle création de Lee : Ravage 2099. Suite à la bonne réception de ces séries, apparaîtront X-men 2099, Hulk 2099, Ghost Rider 2099, Fantastic Four 2099, et bien d’autres. Tous évoluent au sein d’un même univers, régit par des idées définies. L’univers 2099 est une dystopie cyberpunk. L’esthétique de l’univers en est très influencée. En accord avec le genre du cyberpunk, 2099 est un monde corrompu, une mégalopole cachant ses vices et dirigé par Alchemax, une corporation ayant acquis un pouvoir total.

Le cyberpunk n’est pas un genre neuf. On associe aisément Metropolis (1927) de Fritz Lang comme un film cyberpunk, à la fois pour son rapport à la dystopie mais également à l’informatique et la nouvelle technologie envahissante où le libre-arbitre est limité, voir absent. Le cyberpunk envahit le cinéma et la culture populaire avec Blade Runner, Akira, l’OAV Gunmm, Total Recall ou encore la trilogie Robocop. Le genre s’intègre parfaitement à la vision du comics moderne définit par les sombres récits de Alan Moore, Frank Miller (Hard Boiled) ou la vague anglo-saxonne avec Marshal Law de Kevin O’Neil et Pat Mills . Ce dernier, scénariste, rejoindra les rangs de 2099 avec Punisher 2099 et reprendra Ravage 2099 après le départ de Stan Lee dès le huitième numéro.

 

punisher-2099

 

Avec Spider-man 2099, le scénariste, Peter David, s’apprête à signer sa plus grande création. Il est difficile de dire s’il limite les risques ou s’il en prend plus encore en se refusant de faire de ce Spider-man un descendant de Peter Parker ou une simple copie. Il décide de créer Miguel O’Harra. Un profil bien différent de Peter Parker, un homme d’une vingtaine d’année qui refuse de servir Alchemax, une société si puissante qu’elle se permet d’abuser de son pouvoir.

Suite à une expérience menée pour Alchemax, Miguel se voit modifié. Il possède des pouvoirs similaires à Spider-man, mais sous une autre forme. Il s’agrippe, par exemple, aux murs grâce à des crocs qui lui sortent du bout des doigts. Personnage populaire, il se présentait d’une certaine manière comme ce Superior Spider-man des années 90. Une version remaniée, engagée, qui défie l’ordre. Sans être pleinement un anti-héros, mène, à son échelle une révolution. S’opposeront à lui différentes versions des ennemis de Spider-man comme le Vautour ou Venom mais aussi des créations originales avec Flipside ou Venture.

En parallèle, le Doctor Doom original se retrouve en 2099. Face à son château détruit et un pays qui l’a oublié, Doom décide de rafraichir la mémoire à ce qui semble être le dernier rempart à la domination mondiale d’Alchemax. Ecrit par John Francis Moore, ce Doctor Doom de notre époque va trouver plus fort que lui, et sera forcé de changer pour renverser l’ordre établi. Le mégalo kitsch se transforme en quelques pages en une jeune personnalité ambitieuse. Sous le masque de fer ne se cache plus un adulte. Soucieux de plaire à un jeune lectorat, le scénario met l’accent sur la jeunesse de Victor Von Fatalis grâce à un nouveau design.

Ravage 2099 et Punisher 2099 sont deux itérations d’un même profil récurrent de la décennie. Celle du Big Gun, un anti-héros lourdement armé et violent. Ravage, créé par Stan Lee, présente la vie d’un riche homme d’affaire. Paul-Philippe Ravage gère l’une des sociétés les plus influentes du monde en association avec Alchemax et les autres puissances mondiales. Paul-Philippe participe à un effort écologique général. Mais lorsqu’il apprend que les pollueurs sont assassinés plutôt que d’être arrêtés, Paul-Philippe tente de réagir. Alchemax prévenue des doutes de Paul-Philippe, envoie un mutant l’assassiner. La tentative échoue. Fort de son entrainement en tant que béret vert, Paul-Philippe s’extrait à temps de son bureau dans une large explosion. Son entreprise réduite à néant, et pourchassé par Alchemax, il se fond dans la misère causée par la gestion des grosses corporations, là où personne n’osera le chercher. Ravage a ce mérite de représenter un milieu souvent silencieux dans les comics, malgré un traitement maladroit et de nombreuses mutations chez le personnage, avec l’arrivée de Pat Mills sur le titre, le scénariste de Punisher 2099.

 

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Le rapport au Punisher est semblable à la création de Spider-man 2099. Jake Gallows n’a rien d’un descendant de Frank Castle mais se transforme en un nouveau porteur du symbole. Lorsqu’un membre éminent d’Alchemax tue sauvagement sa famille et exécute sa femme sous ses yeux, Jake Gallows est possédé par un profond désir de vengeance. Il consulte dans les archives, l’ère des héros, la temporalité que nous connaissons, qui prend le statut d’héritage voir de croyance en 2099. Il lit le journal de guerre du Punisher et se décide à endosser le même fardeau. Cette version du Punisher regroupe les inspirations les plus fortes des tendances de la décennie, et des travaux passés de son scénariste. Si on retrouve le fameux crâne sur le torse, le Punisher porte ici une armure aux couleurs similaires à Marshal Law, et aux épaulières et à la moto évoquant Judge Dredd. L’extrême violence et le plaisir malsain qu’en tire le personnage n’est pas anodin. Ce caractère s’intègre tout aussi bien dans les tropes du scénariste que dans les exigences de cet univers sombre.

Avec cette première vague de titres, l’univers 2099 parvient à utiliser une technologie fantasque, apportant une certaine crédibilité à la présence d’armes lourdes invraisemblables. Plus qu’un armement, c’est également une question esthétique. Doom ne se balade plus avec son ceinturon en cuir et son masque en fer forgé. Il possède une armure revisitée. Spider-man s’écarte du concept de la gentille araignée du quartier. Miguel est un super-héros hors-la-loi qui remet en question cette loi. 2099 est une question d’engagement et une vision pessimiste de l’avenir.

Joey Cavalieri propose un catalogue varié, un éventail de personnages engagés dans une même lutte, par des moyens et motivations différents. Victimes d’injustices variables, ils vont exécuter cette vengeance avec une violence équivalente au préjudice subit. Œil pour œil, dent pour dent. Le scénario va laisser place à des héros forcés d’en devenir dans un monde fondamentalement injuste, en témoigne le jugement de l’assassin de la famille Gallows dans Punisher 2099.

 

Le monde cruel de la rentabilité

 

Comme tout label, 2099 possède ses maillons faibles, comme Ravage ou Hulk 2099. Spider-man et Doom font les meilleures ventes, avant d’être rattrapé par X-men 2099, si bien que Spider-man avait son spin-off : Venom 2099. Son éditeur, Joey Cavalieri, était très apprécié de ses équipes créatives. Il savait quel aspect ou personnages de comics motivait tel scénariste et quel style s’accorderait avec tel personnage ou registre. Néanmoins, avec le temps, il perd un peu le contrôle de son univers. Marvel Comics est alors détenue par Ron Perelman, un entrepreneur peu soucieux de la dimension créative des comics. Il possède néanmoins une longue liste de contacts pour créer des produits dérivés. A peine l’univers a-t-il vu le jour que 2099 faisait déjà l’objet d’un jeu vidéo produit par Mindscape. Destiné à sortir en Décembre 1996, ce jeu ne sera jamais mis en vente pour des raisons indéfinies, mais supposées.

 

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Sous la direction de Ron Perelman, Marvel Comics n’est qu’un pôle parmi d’autres. Mais un pôle auquel il va greffer des objectifs, pour l’obliger à devenir le plus rentable possible. Or, l’industrie des comics n’est pas une industrie comme les autres. Elle doit nourrir ses personnages de récits, pour maintenir le souvenir et attendre, parfois, de susciter à nouveau l’envie du lecteur. Les comics maintiennent cette matière exploitable. Seulement, Jim Lee et Rob Liefield ont tous deux démontrés qu’il était possible de faire exploser les ventes. X-Force #1 et X-men #1 seront les numéros les plus rentables. Cette possibilité révélée, Ron Perelman exigeait un nombre de ventes minimums astronomique : 400 000 copies.

2099 s’inscrit pleinement dans cette démarche de rajeunissement de l’industrie, et du succès des jeunes auteurs. Seulement, ces objectifs de 400 000 copies étaient difficiles à atteindre. Chaque titre ne peut être un best-seller. De plus, les ventes régressent sur le long terme. Peu scrupuleux, Ron Perelman n’hésitait pas à virer sans prévenir des artistes réputés ou à exiger l’arrêt d’une série régulière. Joey Cavalieri en fait les frais en 1996 suite au lancement de Fantastic Four 2099 par Karl Kesel. L’univers 2099 est réduit à une seule série synthétisant les figures majeures d’un label qui a marqué sa décennie. C’est ainsi que l’univers Marvel 2099 disparaît définitivement après 1998. Quatre années suffisantes pour que 2099 marque les esprits et se fasse sa place dans le vaste univers Marvel.

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