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Parmi ce qui différencie DC Comics de Marvel, les lieux iconiques trouvent des limites chez Marvel que DC peut se permettre de franchir. L’Asile d’Arkham se veut aujourd’hui encore dépendante d’une architecture gothique qu’on ne peut lui retirer. Face à l’Asile d’Arkham et son apport à l’univers de Gotham et la lecture psychologique de ses criminels, J. M. Dematteis décide d’apporter à l’univers Marvel, se voulant plus proche du réel, son propre asile. Ainsi, le scénariste va créer l’asile Ravencroft.

 

Premier patient

 

L’univers Marvel comportait déjà de nombreux établissements plus ou moins connus pour retenir ses super-vilains : the Vault et the Raft en étaient les principaux à l’époque. DeMatteis fonde Ravencroft à New-York, un établissement qui compte un personnage affilié, le Dr. Ashley Kafka. Ce personnage se fait surtout remarquer par sa relation au criminel Carnage, et possède un rôle d’importance dans la série animée Spider-man dans les années 90, où elle vit une relation amoureuse avec Eddie Brock. Mais avant d’apparaître dans cette série animée, Ravencroft apparaît en 1991 dans Spectacular Spider-man #178, écrit par J. M. Dematteis et illustré par Sal Buscema. Ce numéro se concentre sur un antagoniste appelé Vermin.

 

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Vermin est un personnage qui apparaît pour le première fois dans Captain America #272. Il s’agit d’un orphelin kidnappé par le professeur Zola. Le célèbre ennemi de Captain America lui fait subir diverses expérimentations le transformant en arme biologique sauvage, doué d’une force surhumaine et d’instincts développés. Spider-man et Kafka apparaissent dans Spectacular Spider-man #178 comme des soutiens à Vermin. Plutôt que d’incriminer un être violent, mais également victime, ils tentent de l’aider et trouver un remède à cette créature. C’est alors qu’intervient le Dr. Kafka. En tant que psychiatre, elle analyse Vermin, tente de comprendre son comportement et desceller ses émotions. DeMatteis parvient à confronter divers points de vue et laisser le lecteur s’interroger sur la nature de Vermin. Réduit à un statut animal, où se trouve la part humaine ? Si un héros arrivait à le considérer comme humain, serait-il aussi violent ? Dans le monde des comics, un personnage est généralement réduit à son apparence. Les artistes possèdent de grandes connaissances en design, et la bande-dessinée implique généralement de donner à un personnage une allure en adéquation à son caractère.

Alors que Vermin s’est échappé, Spider-man et Kafka tentent de trouver une solution pour le ramener dans sa cellule. Seulement, s’il était enfermé, c’est qu’il faisait preuve de violence et est l’auteur de plusieurs meurtres. Dans les égouts, il rencontre un enfant perdu. La vision d’un enfant capable de le traiter comme un humain lui fait réaliser qu’il n’est pas qu’une créature. Vermin aide cet enfant à retrouver son foyer, évitant de peu Spider-man. Sal Buscema dessine cette scène en conservant au centre, une bouche d’égout où d’une bande à l’autre, apparaissent ces deux personnages, suggérant une opposition. Cette opposition, J. M. Dematteis la suggère fortement avec un possible inversement des rôles. Le scénariste nous présente bien l’idée que même un héros peut se tromper. En incitant le lecteur à avoir pitié de Vermin, Spider-man semble être du mauvais côté et devient, avec une facilité surprenante à la lecture, l’élément redouté par le lecteur. Parce qu’il sait pertinemment que la méthode du super-héros va être de frapper sur son ennemi.

 

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La chose n’est pas aussi simple, car Dematteis ne se contente pas de présenter Vermin sous un beau jour. Pour ramener cet enfant chez lui, Vermin va user de ses méthodes violentes. Et la réflexion sera bien de savoir si Vermin a conscience du mal qu’il commet. Cette histoire trouve sa conclusion dans le numéro suivant. Vermin s’identifie tellement au jeune garçon qu’il va considérer ses parents comme étant les siens. Face à son allure monstrueuse, le père lui tire dessus et Vermin s’enfuit et se déchaîne, fou de colère. Lorsqu’il retrouve Kafka, il la voit avec Spider-man et se sent trahit. Il attaque Kafka et s’enfuit à nouveau. Spider-man réalise à quel point la situation est complexe. Il en veut au docteur pour avoir été aussi proche de Vermin, qui est une erreur médicale, mais qu’il ne peut vraiment lui reprocher, puisqu’il s’agissait du seul semblant de confort qui pouvait faire surgir l’enfant qui restait encore présent dans ce corps.

 

Évolution de l’établissement

 

Ravencroft évolue, et est utilisé à travers divers titres par son créateur. Arrivé sur Daredevil, DeMatteis fait rentrer à l’asile l’ennemi du héros appelé Sir dans Daredevil #348. Alors que Marvel et DC composent des crossovers, DeMatteis écrit Spider-man and Batman en 1995 avec Mark Bagley. Les deux héros affrontent leurs deux ennemis les plus redoutables : le Joker et Carnage. Tous deux patients d’un asile. Le rapprochement entre Batman et Spider-man va s’accentuer. Ce numéro spécial joue sur les similitudes des deux univers. Carnage et Joker, Ravencroft et Arkham, mais surtout sur le drame ayant donné naissance à l’identité héroïque : le meurtre d’Oncle Ben et des parents de Bruce. Dematteis pointe du doigt le parallèle envisagé où Cletus Kasady aurait tué les Wayne et le Joker aurait assassiné l’oncle de Peter.

Ravencroft va puiser de l’univers de Gotham, en dehors de cette rencontre qui ne fait que suggérer des similitudes. C’est dans une mini-série Moon Knight que le scénariste Doug Moench glisse vers une référence à l’univers de Gotham. Ravencroft joue un rôle mineur. Mais pour la première fois, Moench l’intègre à l’univers de Moon Knight. Doug Moench est un scénariste très proche de l’univers de Batman, en particulier dans les années 90. Il revient à sa création chez Marvel avec une expérience solide chez DC. Moon Knight se veut être une version de Batman inspiré par une entité, teinté de culture mythologique égyptienne mêlé à une psychologie complexe du héros, capable de basculer. C’est dans cette série, et dans la représentation de l’asile par Tommy Lee Edwards, que Ravencroft devient l’établissement à l’allure gothique.

Néanmoins, Ravencroft ne va pas avoir d’apport particulier pour le personnage de Moon Knight et reste une connexion encore inexploitée entre deux éléments pourtant complémentaires entre le justicier instable et l’asile qui ramènerait Moon Knight à son inspiration du chevalier de Gotham.

 

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C’est en partie ce qu’a réalisé Gregg Hurrwitz avec Vengeance of the Moon Knight, dessiné par Jerome Opena. Après avoir arraché le visage de son ennemi juré, Bushman, dans la série Moon Knight de Charlie Hutson et David Finch, il décide de se venger et libère les détenus de Ravencroft. Seul face à cette vague de folie, Marc Spector (aka Moon Knight) doit également lutter contre sa propre folie, éveillée par celle de ses ennemis, en plus de ses pulsions violentes qu’il pensait avoir vaincu. Ce comics d’action intense est également la représentation d’une lutte intérieure dont les références à Batman sont nombreuses. Et Ravencroft se dresse comme l’une des plus flagrantes.

 

Carnage : la star de l’asile

 

Ravencroft devient rapidement un établissement qui va nourrir le personnage hautement dérangé de Cletus Kasady avec l’introduction à l’événement Maximum Carnage. Dans Spider-man Unlimited #1, écrit par Tom DeFalco et dessiné par Ron Lim, Cletus s’échappe et massacre tout le personnel qu’il peut croiser. C’est également à Ravencroft qu’il trouve le bras droit de son équipe en la présence de Shriek. A l’origine enfermé à Vault, Ravencroft va devenir l’établissement de prémonition pour l’hôte de Carnage et mettre l’accent sur le dérangement psychologique du personnage. Aussi attaché à Ravencroft que le Joker ne l’est à Arkham, Carnage tisse une toile dans l’univers de Spider-man, se connecte avec divers de ses éléments qui font de Maximum Carnage un événement d’importance, de par son statut de récit choral.

Ainsi, que ce soit dans l’événement Planet of Symbiotes, Carnage Unleashed ou la mini-série Carnage de 2006, Ravencroft est toujours un lieu engagé dans ses luttes. Qu’il s’agisse d’un simple lieu introductif, d’une simple mention, Ravencroft est ce lieu qui récupère les indésirables. Vermin avait ce sens d’être rejeté de tous, que seul Ravencroft pouvait accueillir. Kasady est cette exception. Même si seul Ravencroft accepte ce tueur en série, Kasady passe son temps à leur échapper, comme un marginal impossible à raisonner.

 

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Mais étrangement, jamais Cletus Kasady n’aura de développement psychologique comme Vermin. Peut-être cette absence d’étude participe à la réputation de malade incurable, habité par la folie meurtrière, qui fait la singularité de cet antagoniste redoutable. Devenu Carnage après l’évasion d’Eddie Brock de Ryker’s Island, où un fragment du symbiote fusionne avec son co-détenu, Kasady se transforme et ses pulsions meurtrières se multiplient. C’est après cette transformation dans Amazing Spider-man #345 passe de criminel à patient dangereux à Ravencroft.

En 2019, avec Absolute Carnage, Ravencroft profite d’une nouvelle mise en avant et d’une nouvelle définition. Malgré son simple statut de bâtiment, Ravencroft témoigne d’une nouvelle structure. Avec le temps, Ravencroft se calque de plus en plus sur l’Asile d’Arkham et puise son allure gothique effrayante qui va accentuer, dans Absolute Carnage l’ambiance oppressante d’un Carnage malsain et puissant. Donny Cates donne à Cletus la possibilité de répandre son pouvoir, le partager à d’autres et les transformer en symbiotes monstrueux. Il va chercher à retrouver Osborn, enfermé à Ravencroft, alors que Spider-man et Venom vont tenter de le protéger. Avec cette puissance destructrice phénoménale, qui participe à la qualité de l’événement, Absolute Carnage détruit Ravencroft.

 

Ravencroft aujourd’hui

 

Remis en avant, l’asile profite des conséquences de l’événement précédent pour, en 2020, commencer une mini-série en cinq parties dédiée à l’établissement. Il conserve son allure gothique et profite d’une reconstruction pour s’étendre à un domaine plus et va reposer sur l’héritage des comics horrifiques Marvel avec entre autres Dracula ou Werewolf by Night. Frank Tieri développe Ravencroft. A travers sa reconstruction dans Ravencroft, le scénariste explore un passé à la Arkham dans la série de one-shot Ruins of Ravencraft. On y suit le maire Wilson Fisk, Misty Knight et Reed Richards explorer les ruines et les secrets de l’établissement. Tieri y applique une ret-con, impliquant Sabertooth dans l’histoire de Ravencroft et les personnages de l’univers horrifique et mystique Marvel. L’histoire implique le culte de Carnage ayant mené l’établissement à sa perte, est également ce qui a mené à la création de l’asile par Molly Ravencroft face aux massacres de l’ancêtre de Cletus, Cortland Kasady.

 

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Tieri joue beaucoup sur le destin de deux familles, et apporte du crédit aux jeunes créations et innovations de Donny Cates. De tout ces secrets, le titre Ravencroft s’en nourrit et propose un contexte très particulier où certains héros se retrouvent dans des positions délicates, John Jameson en première ligne, portant des séquelles psychologiques après que Carnage l’ait utilisé comme arme. C’est une réinvention audacieuse et l’histoire d’un lieu qui gagne enfin l’intérêt qu’il mérite depuis près de trente ans. Il assume pleinement son inspiration gothique et en fait l’endroit idéal pour toutes ces créations obscures de Marvel, avec l’ingénieuse idée d’y inculquer la situation politique de Marvel avec le maire Fisk qui ne cache pas ses relations dans sa carrière criminelle. Ravencroft est un cocktail ingénieux mêlant héros urbains et lieu horrifique, pour un récit pleinement connecté aux événements canoniques de son univers, et à Absolute Carnage, et à la série Daredevil. Alors qu’il s’implantait à l’origine parmi les lieux de détentions, il s’en dégage désormais une atmosphère unique peuplée des personnages de l’univers Marvel oubliés sinon délaissés.

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