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Dans le monde des comics, une lutte s’est engagée depuis la fin des années 70 pour que les artistes ayant créé des personnages touchent une somme équivalant plus ou moins à des droits d’auteur. Ce que nous appelons des royalties. S’ils ne possèdent pas les droits d’exploitation, ils touchent une rémunération lorsque leurs personnages sont adaptés ou utilisés, peu importe la forme. Le cas de Spider-man semblerait être des plus clairs. Amazing Fantasy #15 crédite Stan Lee et Steve Ditko. Mais l’affaire n’est pas aussi simple et a fait l’objet d’une querelle entre les artistes fondateurs de Marvel Comics.

 

Stan Lee : Le Maître Créateur

 

Que vous lisiez ou non des comics, vous connaissez Stan Lee. Il est le visage de Marvel Comics. Il est sa marque de fabrique. Sur les comics, il signait d’un « Excelsior ! ». L’exclamation fantasque reste en tête, et participait à associer la notion de divertissement des comics à un personnage médiatisé : Stan Lee. De son véritable nom Stanley Lieber, le diminutif est un moyen de marquer le lecteur. Qui plus est, mentionné à plusieurs reprises dans chaque numéro (dans les crédits, dans les réponses au courrier des lecteurs, etc.) il était difficile de ne pas le croiser.

Ce personnage médiatique envahissait la télévision. L’ambition sans précédent de Stan Lee consistait à étendre l’empire Marvel au-delà des comics. Pour ces raisons, les fans de l’araignée peuvent croiser la route du sentaï en 1978 ainsi que la série américaine de 1977, d’où sont dérivés les deux premiers long-métrages dédiés au personnage. Tout comme les crédits de la première série animée, Stan Lee se présente en tant qu’unique créateur de Spider-man. En tant que père du succès Marvel, il serait impensable qu’il n’ait pas créé son personnage le plus populaire.

L’origine de la création de Spider-man lui reviendrait. Son intention originelle était de créer une variation de Superman. Il aimait chez lui sa double identité. Cette idée qu’un surhomme puisse se cacher chez un être imparfait et maladroit. Stan Lee voulait moderniser cette lecture, en rajeunissant le super-héros, en le rendant identifiable. La jeunesse est une idée récurrente chez Stan Lee. En renouant avec son frère, bien plus jeune, il écrit de plus en plus à un public adolescent, leur permettant de mieux s’identifier. En terme d’alter-ego, Stan Lee aurait puisé l’idée de l’araignée d’une lecture d’enfance. En charge du projet, et scénariste, Stan Lee est aujourd’hui crédité au même titre que Steve Ditko, le dessinateur des premières années de The Amazing Spider-man.

 

Pour un costume de plus

 

Le concept d’homme-araignée a néanmoins déjà été abordé. Nous sommes en 1962, et voilà une trentaine d’années que le super-héros existe. Les éditeurs se sont multipliés et le super-héros a été décliné sous toutes ses formes. Jack Kirby est l’artiste phare de Marvel Comics. Il a créé les Avengers, Captain America, X-men et Fantastic Four. Son style est ancré comme fondations de l’éditeur. Ce qui n’empêchait pas Jack Kirby de répondre à d’autres demandes pour d’autres éditeurs, le cinéma, ou… les costumes pour enfants.

En 1954, il réalise un dessin d’un costume de super-héros pour enfant pour l’entreprise Ben Cooper Inc. Le costume jaune est recouvert de lignes noires formant des toiles d’araignées séparées. Le masque est une seule est même toile d’araignée avec une araignée présente entre les deux yeux. Sur le front, on peut y lire un large « Spider Man ». Le costume est bien loin du résultat que nous connaissons mais en comporte les éléments essentiels.

En Octobre 1963, une nouvelle version du costume est vendue. Quelques mois après la première apparition de Spider-man, l’entreprise sort un costume aux couleurs du personnage, à partir du design d’origine. Jack Kirby défend être le créateur du costume de Spider-man.

 

Stan-Lee-Spider-Man

 

Il n’y a pourtant rien d’étonnant. Stan Lee et Jack Kirby étaient les deux auteurs qui allaient révolutionner les super-héros. Ces intouchables travaillaient toujours ensemble. Il va de soi que Jack Kirby ait fourni le premier visuel de Spider-man et de Peter Parker. Ce travail préparatoire est visible dans l’album Les Mémoires Incroyables de la Vie Fantastique de Stan Lee. Ce comics raconte l’histoire de Stan Lee à partir de ses souvenirs. Y est inclus, ce fameux dessin réalisé par Jack Kirby. Stan Lee aurait trouvé Spider-man trop musclé, trop large. Il souhaitait étoffer son éventail de personnages avec un être jeune et chétif.

Alors commence la querelle entre les artistes. Steve Ditko dément ces informations selon lesquelles Jack Kirby aurait été le créateur du costume de Spider-man. D’après lui, Jack Kirby avait effectivement travaillé sur Spider-man, mais aurait livré une version très différente du personnage.

 

Spider-man : heureux descendant de The Fly ?

 

C’est alors qu’intervient un quatrième artiste : Joe Simon. Dans une interview, le scénariste et ami de Jack Kirby, avec qui il a créé Captain America, dit avoir grandement apprécié travailler sur les comics The Fly. Sur son histoire, son évolution, et qu’à priori, The Fly aurait donné naissance à Spider-man chez Marvel. The Fly était un super-héros créé par Joe Simon en 1959, un adolescent qui frotte un anneau arborant le symbole d’une mouche pour se transformer. Le personnage évolue très rapidement et grandit pour devenir avocat et justicier.

Si Joe Simon ne revendique aucunement le titre de créateur, il estime avoir eu une influence sur la création de Spider-man. Et cette influence pourrait amener à l’un des arguments brandis par Steve Ditko au début des années 2000. Il met sur papier la représentation de Spider-man que Jack Kirby aurait livré avant que Ditko ne soit rattaché au projet. Si le dessin fournit tente un rapprochement avec Captain America, ce dessin évoque bien plus The Fly. L’une des caractéristiques de The Fly était qu’il possédait un étui où ranger son pistolet. Ce qui était osé vu le contexte de censure imposé depuis peu. De plus, selon Steve Ditko, les idées de Jack Kirby concernant la création de Spider-man et de son costume, auraient également impliqué un anneau pour passer d’une identité à l’autre.

Le hasard faisant bien les choses, The Fly n’était pas le nom d’origine du projet monté par Joe Simon et Jack Kirby. Reposant sur les mêmes caractéristiques, The Fly aurait dû s’appeler The Silver Spider. Un rapport à l’araignée étrange qui a pu inciter Jack Kirby à s’en inspirer pour nourrir le projet Spider-man.

 

 

A qui tirera le plus à soi la couverture ?

 

En Août 1962, Amazing Fantasy #15 dévoile Spider-man sur une couverture de… Jack Kirby. L’artiste n’est pas crédité. Steve Ditko aurait présenté sa couverture et aurait été rejetée. Jack Kirby reprend le travail à faire et livre un crayonné qui satisfait Stan Lee. Steve Dtiko n’avait plus qu’à encrer et remanier, à sa manière, cette illustration de Spider-man. La couverture possède néanmoins quelques failles. On peut facilement déceler le style de Jack Kirby à travers l’expression du visage effrayé de l’homme que porte Spider-man. Sa large mâchoire, ses mains volumineuses et ses doigts épais sont des caractéristiques récurrentes chez les personnages de Jack Kirby. De même, Spider-man possède une nuque plus large, une musculature plus prononcée. L’acrobate svelte de Ditko laisse place à un athlète au torse bombé.

Cette couverture est une variation de celle livrée par Ditko. Celle qu’il a donné présentait la même scène, sous un angle différent, en plongée. Le héros au centre s’élance, suivi du regard par des passants stupéfaits de ses capacités. Seulement, ces civils étaient nombreux, et l’angle attirait bien plus l’attention sur ce monde foisonnant que sur le personnage. Il n’y a donc rien d’étonnant à voir Jack Kirby modifier l’angle, épurer le décor et présenter un personnage plus confiant et mis en valeur par une légère contre-plongée. La couverture de Kirby laisse quelques civils minuscules présents sur les toits, suivant du doigt ce nouveau héros masqué. Ce monde est laissé derrière pour laisser plus de place à Spider-man. Le prototype de Steve Ditko a néanmoins été publié, pour la première fois en 1970, dans Marvelmania Magazine #2.

Jack Kirby défend être l’auteur de la première couverture de Spider-man. Mais Steve Ditko joue sur les mots, et considère la couverture de Jack Kirby comme étant la seconde, la sienne ayant été rejetée par Stan Lee. Dans notre rôle de lecteur, la comparaison laisse bien penser qu’il s’agit bien d’une couverture de Jack Kirby, ayant de nombreuses similitudes avec celle de Ditko. Mais ce que Ditko n’a su accepter, est que sa vision dérangeait en ce qui concernait la présentation du personnage. Car l’implication de Ditko dans la création de Spider-man est indéniable.

 

Steve Ditko : Artiste pleinement impliqué

 

Steve Ditko se défendra grâce aux crédits d’Amazing Fantasy #15, où est écrit « Stan Lee & Steve Ditko » et où les rôles ne sont pas définis. On ne sait qui dessine, qui a écrit le script ou les dialogues. Il ajoute que Stan Lee n’a fait que lui livrer un synopsis qu’il a dû développer seul en confectionnant les planches. Rien de bien surprenant, puisqu’il s’agit de la fameuse « méthode Marvel » dont se vantait Stan Lee. Le scénariste donnait un synopsis résumant le contenu du numéro au dessinateur. A lui de dessiner et de composer les planches selon son bon vouloir. Stan Lee n’aurait plus qu’à intégrer les dialogues.

Pour cette raison, Steve Ditko est reconnaissable en tout point dans cette première aventure de Spider-man. Amazing Fantasy était un comic-book comprenant plusieurs histoires, souvent confiées à Steve Ditko pour sa transmission du suspense et ses retournements de situation. Stratégie éditoriale commune, Marvel fait apparaître son nouveau concept sous forme d’une histoire brève dans un magazine secondaire, à la couverture attrayante, une promesse d’une histoire et d’un personnage sensationnel.

 

amazing-fantasy-spider-man

 

Ditko est tout aussi bien un dessinateur de génie qu’un scénariste de talent. Il se distingue par des tropes facilement reconnaissable, fort de ses créations chez différents éditeurs après la création de Spider-man. Qu’il s’agisse de Doctor Strange chez Marvel, de The Question et Blue Beetle chez Charlton, ou du Creeper et de Shade The Changing Man chez DC Comics, Steve Ditko a toujours eu recours à un même rapport de force entre le super-héros et le monde. Ses personnages sont imparfaits. Ils présentent des failles qui les renvoient continuellement à leur condition humaine et font face à un monde impitoyable qui les oppresse.

Peter Parker est un jeune lycéen. Il aurait pu être le plus populaire, le plus sportif, un exemple aux yeux des autres. Non, il est le surdoué rejeté. C’est l’intention de Stan Lee, de pointer du doigt une injustice. Et son choix de travailler avec Ditko sur le personnage est pleinement justifié, car Ditko sait comment traiter ce personnage dépassé. Le véritable ennemi de Peter Parker, comme de Spider-man, est le monde. Peter Parker a Flash Thompson, Spider-man a J. Jonah Jameson. D’une identité à l’autre, le héros a toujours une pression sociale, une force inatteignable, avec laquelle il va devoir vivre.

Dans ce milieu négatif, la force du récit va être les luttes et les valeurs ordinaires de Peter Parker. Ditko et Lee ont ensemble su mettre en avant des valeurs familiales à travers un drame qui va définir l’importance d’une philosophie bienveillante, synthétisant l’esprit du comic-book : le poids du pouvoir et le poids des responsabilités. S’ajoute à ça le comportement attentionné de Peter Parker envers sa Tante May. Un thème familial qui va constituer le statu-quo compréhensible d’un lectorat qui se reconnaît dans ce quotidien de lycéen, et se montre en réalité en exemple à travers la modestie du personnage, cachant sa double identité.

Si le personnage se démarque, en dehors de Peter Parker, Spider-man est lui aussi un héros particulier. Plutôt que de se présenter en grand sauveur de New-York, la modestie de Peter Parker empiète sur son alter-ego. Spider-man se définit comme « l’araignée sympa du quartier ». De son jeune âge, Peter Parker possède des ambitions à sa mesure. Une caractéristique qui va suivre toutes les créations de Ditko. The Question est un détective sans visage, un héros de l’ombre. Hawk & Dove sont deux frères, inspirés par deux philosophies différentes, liées par un même désir de justice. Ces personnages, et bien d’autres, ont en commun d’être des héros d’importance minime. Ils sont des héros parmi d’autres. Les créations de Ditko sont possédées par cette idée qu’il n’existe pas de grand héros. Chacun est défini par un caractère différent, et laisse planer l’idée que chacun peut se faire héros, par la force de ses valeurs. Et la création de Spider-man a été le déclic amenant à cette série de créations diverses.

Cette querelle interne aura brisé les relations entre ces artistes emblématiques de la maison Marvel à partir des années 80 – après le départ abrupt de Jack Kirby de la maison. D’un côté Stan Lee défendra le statut de Steve Ditko comme co-créateur, estimant que Kirby n’avait fait que participer aux prémices de ce qu’allait devenir Spider-man. En 1999, Stan Lee annonce avoir toujours considéré Steve Ditko comme co-créateur. De l’autre côté, Jack Kirby estime avoir créé le personnage et Joe Simon en avoir conçu les fondations avec Silver Spider.

De cette querelle qui n’a pas connu de fin, il faut retenir qu’une création ne se fait pas à deux ou à quatre mains. Un personnage est le fruit d’influences diverses, et ce foisonnement d’influences fait le succès de celui-ci. Pour être le Spider-man encore actif aujourd’hui, et brassant les mêmes thématiques inspirées par Lee et Ditko, il a fallu l’intervention de ces quatre artistes de génie, crédités ou non.

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