Sélectionner une page

Auteur du multirécompensé Mister Miracle, Tom King est l’un des scénaristes les plus populaires à l’aube de cette nouvelle décennie. L’étoile montante made in DC Comics a connu un parcours particulier, fort d’une expérience personnelle au cœur de son œuvre. Retour sur le parcours d’un auteur de talent.

 

Un homme derrière les comics

 

Tom King se passionne pour l’écriture et la narration dès son plus jeune âge. Sa mère travaillait dans l’écriture de scénario pour le cinéma. Lorsqu’il a une dizaine d’années il découvre les comics avec Avengers #300 de Walter Simonson. Passionné par Star Trek, il suit les aventures de ces personnages chez DC à la fin des années 80. Certains numéros – notamment ceux écrits par Peter David – vont grandement influencer son écriture. Il entreprend des études en philosophie et, entre-temps, il réalise des stages chez DC Comics et Marvel.

Durant ses stages il apprend des grands auteurs de l’époque, Garth Ennis, Brian Azzarello, chez DC. Chez Marvel, il devient l’assistant de Chris Claremont – qui était lui-même assistant de Len Wein dans les années 70, avant d’écrire les X-men. Il croise Frank Miller, Roger Stern, Grant Morrison. Il discute avec le panthéon des scénaristes de cette fin des années 90. Il est diplômé en 2000 et s’engage juste après comme agent pour la CIA. Après la tragédie du 11 Septembre 2001 il part pour l’Irak dans le contre-terrorisme. Il continue de lire des comics, dont les Ultimate Spider-man de Bendis. Il conserve une connexion avec le comic-book malgré sa situation grâce à sa mère qui lui envoie des numéros. Il évoque très souvent cette période sans jamais pouvoir en parler. Lorsqu’il s’apprête à devenir père, il rentre aux Etats-Unis.

 

a-once-crowded-sky

 

Une fois revenu, il publie un roman illustré par Tom Fowler (Sandman Universe), A Once Crowded Sky. Publié par un label de Simon & Schuster, ce livre raconte l’histoire d’un héros capable de voler les pouvoirs d’autrui. Il entreprend de voler celui de tout méta-humain existant avant de se donner la mort, obligeant ainsi chacun à retrouver une vie normale après avoir eu pour but un conflit désormais disparu. Un récit bien reçu pour le public, qui sonne aujourd’hui comme un appel du pied. DC Comics sera le premier à contacter leur ancien stagiaire pour un projet à risque en 2014, par l’intermédiaire de Mark Doyle, éditeur de l’univers Batman.

 

Grayson : Première expérience

 

La première véritable expérience en tant que scénariste arrive avec Grayson. Pourtant, si aujourd’hui le souvenir des aventures de l’agent-37 reste apprécié, le projet était loin de faire rêver les scénaristes. Le concept de Dan Didio, ancien directeur éditorial de DC Comics, consistait uniquement de faire de Grayson un espion après sa prétendue mort dans Forever Evil écrit par Geoff Johns. Particulièrement risqué, Tim Seeley comme Tom King ont été contacté par Doyle pour le projet. Aucun des deux ne pensaient qu’il pouvait s’agir d’une bonne idée. Seeley est un auteur plus optimiste, à l’image de Dick Grayson. Il écrit des aventures plus joviales, agrémentées d’humour. Tom King se trouve dans un tout autre registre. Fort d’une expérience douloureuse et d’une dépression qui l’a rongé jusque peu, le sujet de l’espionnage le touche énormément. Passionné de comics, il s’interroge sur la capacité de Dick Grayson à enfiler le costume d’agent secret. En discutant avec Seeley, ils se rendent compte tous deux que Grayson est le personnage idéal pour ce type d’aventures.

 

Grayson-tom-king

 

Passé du rôle de Robin à celui de Nightwing, Grayson a cette capacité à devenir ce qu’on attend de lui, avec une éthique de super-héros toujours optimiste. L’agent qu’il s’apprête à devenir va être une expérience qui va le maintenir face à une réalité où il sera enchaîné et devra faire des choix difficiles. Pour écrire ces aventures, Tom King va puiser dans son vécu. S’il ne peut raconter ce qu’il a vécu, il est capable de traiter du sujet à travers les tropes du récit d’espionnage afin de masquer le réel par la fiction. Mais plus encore, il peut faire surgir son ressenti à travers ces histoires, susciter les émotions fortes du métier en plaçant le personnage dans des situations complexes plus ou moins proches du réel.

Terre à terre, Grayson est une saga qui fait la part des choses. Écrite à quatre mains, Tim Seeley et Tom King, en plus d’être devenus des amis, ont deux styles très différents qui se complètent en tout point. En organisant la progression du récit ensemble, leur méthode d’écriture était unique. Chaque numéro accentuait un aspect particulier. Les numéros de Seeley sont légers, amusants, voir drôles. Ceux de King sont d’un sérieux glaçant, et accentuent la tonalité dramatique presque absente des numéros de Seeley. Dans cette double écriture, la caractérisation de Grayson est brisée, et se comprend. Face à des situations critiques, le héros est forcé d’adapter son comportement. King met sa tolérance à rude épreuve, cherche à le faire craquer, alors que Seeley fait ressortir le Grayson de Gotham, il essaie de rappeler qu’il est toujours celui qu’on a connu. Avec quelques numéros forts à son actif, Tom King tâtonne et développe, déjà, une écriture singulière qui ne demande qu’à se développer.

 

Flying Solo

 

Le talent de King est déjà perceptible. Du projet prêt à recevoir les pierres jetées par les fans du personnage, Grayson s’est rapidement fait une place au même titre que Tom King. Fort de cette petite reconnaissance, sa demande chez Vertigo est acceptée. Il écrit un petit chef d’œuvre : Sheriff of Bagdad. Cette maxi-série marque la rencontre entre Tom King et Mitch Gerards et présente une œuvre particulièrement personnelle. Après la chute de Saddam Hussein, un sheriff engagé dans l’armée américaine regarde ce pays sous-contrôle américain. Encore faut-il créer ce contrôle. Notre sheriff va être forcé de créer et former une police irakienne pour faire régner l’ordre, dans un territoire qui n’a connu que la guerre.

 

sheriff-babylon

 

Ce récit en dit long sur l’évolution de King. Ses synopsis s’attaquent en particulier à l’après. Une fois que tout a éclaté. Une fois que tout s’est déroulé. Que reste-t-il ? Dans ce creux, souvent inexploré par les scénaristes, Tom King s’immisce et en fait le cœur de son réc it. Frustrant, les premiers chapitres donnent l’impression d’avoir raté le plus intéressant. Or, King pousse le scénario dans ses retranchements et apporte bien plus de matière à cet après. Après la guerre, comment faire régner la paix ? Une fois que le pire est passé, il n’est pas question de souffler. Parce que c’est une fois qu’on relâche nos efforts que nous tombons. Fort d’une illustration technique, originale mais encadrée par un gaufrier symbolique, Sheriff of Babylon rafle les nominations sans atteindre la récompense. Avec sa première série en tant qu’unique scénariste, Tom King frappe déjà fort.

Ce gaufrier, Tom King va en faire presque une marque de fabrique. Ce qui était une référence à Watchmen va devenir une forme généralisée dans ses créations futures. Après Sheriff of Babylon, DC lui confie une maxi-série centrée sur les Omega Men. DC Comics pensait jouer la sécurité en lançant, comme à son habitude, une série limitée centrée sur une équipe connaissant une fanbase plus ou moins importante, d’une licence jugée datée. Les Omega Men étaient une équipe de héros, sorte de Gardiens de la Galaxie de l’univers DC – ayant connu la première apparition de Lobo. Passionné par l’aspect Trekiste qui ressort de l’équipe et le potentiel du titre, Tom King signe aux côtés d’un jeune artiste brésilien de talent Barnaby Bagenda.  Malgré une qualité évidente, la maxi-série est un échec commercial, mais un échec médiatisé. Omega Men est un succès critique. Faute de vente, DC Comics menace d’en arrêter la publication prématurément. Les fans se dressent contre l’éditeur, réclamant la fin de la maxi-série. Le tollé Omega Men révèle la consommation digitale et illégale du comics, et laisse entendre une consommation et /ou une saturation du marché. Tom King en fait les frais, mais comme toujours, en ressort grandi. Omega Men a l’effet d’une histoire à part dans la carrière de Tom King. Un aparté cosmique où il commence à s’amuser avec différents personnages, jouer sur les connections des licences DC Comics.

 

vision-king-walsch

 

Après quoi, il expérimente chez Marvel un titre secondaire sur Vision. Le personnage, déshumanisé, est le terrain de jeu parfait pour l’auteur. King va poursuivre sur ce thème de la réinsertion explicite depuis l’écriture de son roman à l’origine de sa carrière. King joue des métaphores, et glisse avec assurance sur le thème de l’androïde avec une comparaison au comportement humain. Avec ou sans émotion, l’homme comme la machine peut faire des choix et réfléchir à l’après, se questionner sur ses envies, ses attentes et le résultat obtenu. Peu importe le titre, la maison d’édition, ou même l’artiste, il est toujours chez King question d’un après. Cette histoire n’est pas sans rappeler le vécu de King à son retour d’Irak et la dépression qui le guette.

 

Une consécration à Gotham

 

Entre temps, son contact chez DC, Mark Doyle, a besoin de quelqu’un pour reprendre Batman après le départ du duo Snyder et Capullo. Il a sous la main David Finch qui lui assure un succès et une attente de la part de la communauté. Le caractère et le ton de King s’accorderait parfaitement à Batman. King a un talent incroyable pour développer un personnage et exploiter son trauma. King est désormais sur le devant de la scène, avec la lourde tâche de faire suite à Scott Snyder qui a maintenu un succès commercial continu sur Batman New 52.

Batman Rebirth est lancé, et les premiers numéros interrogent. Batman chevauche un avion et esquive les gratte-ciels de Gotham dans le premier numéro. Après un arc complet, King introduit Gotham Girl et Gotham en tant que personnages. Plusieurs problèmes se posent. Le style stéréotypé de Finch ne correspond pas à l’écriture de King. Le scénariste est orienté vers une lecture métaphorique alors que Finch s’arrête à la représentation d’un blockbuster qui fonctionne dans les scènes d’action, mais flanche dans les instants les plus calmes, non moins intéressants. Ce n’est que plus tard, avec l’arc Rooftops que le Batman de King se révèle. Il relance la romance entre Batman et Catwoman, fait de Bane cet ennemi juré de Batman, brutal, qui cherche à justifier son ego, et nourrit celui de son adversaire. Plus on s’enfonce dans ce run, plus la métaphore s’éclaircie. Avantage comme inconvénient, King a su remettre en question des éléments fondamentaux de l’univers de Batman et en faire surgir de nouvelles idées tout en prenant, encore et toujours, le chemin menant au thème de la famille.

 

batman-tom-king

 

Batman Rebirth a eu ses hauts et ses bas, mais reste une réussite générale, et la seule parmi les travaux « grand public » du scénariste. Lorsqu’il propose de développer le Sanctuaire, Dan Didio voit l’occasion de réaliser un event, un nouveau Identity Crisis. King reste fidèle à ses ficelles, mais gère un univers bien trop vaste et des personnages que le public ne connait que trop bien. En plus de se mettre à dos les fans des victimes, King porte tout ses espoirs sur l’identité du coupable, découvert bien trop tôt. Sorti de son écriture intimiste, King perd ses moyens et s’embourbe dans un univers trop vaste.

 

Mister Miracle, Strange Adventures : l’apogée

 

A contrario, et pendant la publication de son Batman, Tom King se tourne vers une maxi-série fidèle à ses tropes. Mister Miracle est un personnage du Fourth World (ou Quatrième Monde en français) capable de se sortir de toute situation. On le voit souvent enchaîné à des bombes et/ou des fusées. Mais King décide d’en révéler son point faible. Mister Miracle est le personnage idéal pour son thème de l’après, du sentiment de victoire. Le héros vit dans son appartement avec sa femme, Big Barda. Une guerrière, et un soutien moral primordial pour Scott Free, victime d’une très lourde dépression. Après un conflit entre New Genesis et Apokolyps, le couple est libre. La guerre est terminée. Mais Scott Free ne parvient pas à se faire à ce retour à la normale. Lorsqu’Orion lui demande de retourner au combat, Scott Free refuse. Lassé de tout, il ne possède plus aucune motivation, mais pire que tout, il ne sait pas comment sortir de cet état. Prisonnier de sa dépression, il ne trouve aucune issue. Ce qui le fait plonger de plus belle, encore et encore.

 

mr-miracle

 

En 2020, Tom King poursuit sur cette lancée, avec le personnage d’Adam Strange. Héros de l’espace, Adam Strange est l’auteur d’un livre à succès, qui n’est pas sans rappeler le succès de Tom King avec A Once Crowded Sky. Toujours aussi proche de la vie de son auteur, Strange Adventures donne tous les indices d’une suite potentielle à Mister Miracle, lui-même suite potentielle de Vision. Ces récits intimistes partagent des éléments communs. La femme forte, l’objet d’un traumatisme, et un retour à la normal complexe s’il n’est impossible. Ces tropes sont la signature de Tom King. S’il peut donner l’impression de ressasser en permanence les mêmes thèmes, il parvient à les aborder de manières bien différentes. S’il peut écarter certains éléments d’un personnage dans son écriture, il l’enrichit de ces thèmes propres et use de son univers pour grandir avec lui. L’écriture de King est peut-être un schéma aujourd’hui bien connu, mais possède une originalité indéniable et cette recette est toujours aussi forte en émotion. De par son attachement à la métaphore et à ses dialogues aux sens multiples, Tom King est dors et déjà un grand scénariste.

Share This