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Si vous avez lu les X-men de Chris Claremont, vous avez forcément aperçu les superbes planches de Dave Cockrum. Un artiste qui a lourdement contribué à la création des super-héros emblématiques de Marvel comme Diablo, Tornade, Wolverine, le Hurleur ou encore Colossus. Artiste capital dans l’histoire des X-men, Dave Cockrum y a incorporé des éléments révélant ses inspirations premières : les pirates et la science-fiction.

Influence paternelle

 

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Dave Cockrum est fils d’un lieutenant-colonel de l’Air Force. La vie professionnelle de son père va dicter la vie familiale qui le suivra dans tous ses déplacements. Habitué à cette vie, Dave verra son père comme un héros et se passionnera pour l’aviation. Il rejoindra la Navy pendant six années, où il dessinait pour le journal de la Navy mais également pour des comics réservés aux militaires. Le milieu militaire et ses vaisseaux le passionne. Enfant, il était lecteur régulier du titre DC Comics Blackhawks, une équipe de pilotes d’avions de chasse affrontant les menaces les plus dangereuses et les plus extravagantes.

L’un de ses plus grands désirs a été de dessiner les Blackhawks. Malheureusement, par besoin d’argent, il a dû refuser. Le tarif proposé par DC Comics était un tiers plus bas que la normale. Dave a laissé la place à autre dessinateur Dan Spiegle et s’est alors contenté de réaliser quelques couvertures pour le titre et des back-ups pour Action Comics dans les années 80.

Rien d’étonnant donc à voir chez les X-men un vaisseau nommé Blackbird. On peut y voir une éventuelle référence à travers ce véhicule qui participe à un aspect militarisant de cet institut pour jeunes mutant. Le nom use également d’une référence ornithologique, moins violente. Et nous verrons par la suite, que si la piraterie est bien omniprésente, le thème s’infiltre à travers différents registres. Passionné par l’aviation, ses récits de piraterie ne se feront jamais sur mer, mais dans les airs. Un résultat que Cockrum n’atteindra qu’avec la science-fiction.

 

X-men / Legion of Super-Heroes : Une histoire de costumes

 

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Lorsqu’il était dans la Navy, Dave Cockrum remplissait un carnet de personnages costumés qu’il créait pour le plaisir. Une fois rentré chez DC Comics, et après avoir remué ciel et terre pour atteindre un poste de dessinateur, il souhaitait les utiliser pour la Légion des Super-Héros. Dave insistait pour inclure une extension à l’équipe, composée de personnages originaux, dont Nightcrawler (Diablo). Mais l’éditeur refusa. En dehors de Diablo, aucun des personnages prévus pour cette équipe n’a été utilisé ailleurs. Plus tard, Dave demande à récupérer sa planche du mariage de Bouncing Boy. Carmine Infantino, le directeur éditorial de DC Comics, le lui refuse. Peu de temps après, il demande à dessiner Marvel Boy Jr. Les éditeurs acceptent, mais une fois l’information parvenue aux oreilles de Carmine Infantino, ce dernier refuse. Dave Cockrum s’en va.

Cockrum entre peu de temps après avoir travaillé pour des éditeurs indépendants chez Marvel. L’éditeur et scénariste, Len Wein lui demande d’encrer les X-men. Cockrum, ayant appris de ses échecs et ne supportant pas d’être réduit à ce poste, insiste pour dessiner. Avant que les X-men de Chris Claremont ne se révèlent être un succès grandissant à travers plusieurs décennies, le défi était d’attirer le lecteur. Et pour l’attirer, il fallait présenter des personnages attrayants. Sur ce point, Dave Cockrum était l’homme idéal. L’artiste venait de quitter DC. Ses idées n’étaient jamais reçues, aussi bonnes étaient-elles. Il était entré chez DC Comics en tant qu’encreur pour Legion of Super-Heroes, avant de devenir dessinateur de temps à autre d’après les crédits des numéros.

 

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Il se révèle chez Marvel, avec le Giant-Size X-men #1 où, avec Len Wein au scénario, il reforme l’équipe avec de nouveaux personnages. Ils sont tous des créations originales de Cockrum, sur d’éventuelles idées de Roy Thomas, à l’exception de Wolverine, déjà apparu quelques années plus tôt, créé par Len Wein et John Romita Sr. Dans Incredible Hulk # 180, son costume abordait le thème de la sauvagerie. Mais le masque se voulait être le plus fidèle à l’animal auquel il se réfère. En laissant une ouverture pour les yeux, il laissait bien penser qu’il s’agissait d’un homme sous le masque et finissait par humaniser le personnage. Dave Cockrum propose à Len Wein de revoir ce costume et suggère différents designs. A contrario, il met en avant son aspect animal. Soucieux de conserver les éléments principaux du costume d’origine, Len Wein impose ses conditions. Dave Cockrum, nouvel arrivant dans la maison des idées, accepte et donne à Wolverine le costume que nous connaissons. En réalité, Dave Cockrum s’est grandement inspiré de Timber Wolf, membre de la Legion des Super-Heros, avec qui Wolverine partage aussi bien l’animosité que la coiffure.

Lorsqu’il doit penser à créer des mutants pour les X-men, Dave Cockrum est encore très inspiré de la Légion des Super-Héros. La conception des costumes va chercher à exprimer le caractère de chaque personnage. Mais tous seront inspirés par un thème : la piraterie. Ces nouveaux mutants sont modernes. Et la modernisation des costumes de super-héros dans les années 70 passe par une forme d’extravagance, dans les formes étendues ou élargies. La piraterie va jouer un rôle essentiel. Wolverine n’est que très peu touché. Son masque et ses bottes possèdent des ailes noires qui seront étendues et vont venir caractériser le costume.

 

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Il s’agira d’un même effet chez Colossus, dont les couleurs ne feront qu’associer le personnage à son pays d’origine, la Russie. Colossus porte des bottes larges avec des revers propres aux pirates. En y incrustant ces éléments originaux, mêlés à l’esthétique singulière des années 70, Dave Cockrum assurait le succès du titre. Il impressionne Len Wein avec son carnet rempli de personnages et de costumes fantasques.

Seule exception parmi ces créations, Tornade, dont le costume est une reprise d’un personnage que Dave Cockrum a créé pour Marvel nommé Black Cat. Il s’agissait d’un projet présentant de nouveaux super-héros issus de différents pays. Black Cat devait être une femme de couleur avec un costume identique à celui de Tornade, la cape en moins. Pour l’inclure parmi les X-men, il décide de lui donner des cheveux blancs pour créer un contraste. On se moque. Mais Dave assurait là une caractéristique singulière propre au personnage. Ce qui fait encore aujourd’hui la réputation posthume de Dave Cockrum, comme l’un des plus grands designers de costumes de super-héros.

 

Diablo, de la lame au bateau

 

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Nightcrawler est sans conteste le personnage favori de Dave Cockrum. A l’origine, Diablo devait être un démon. Il était pensé comme vilain, ou du moins anti-héros. Avec le temps, et l’évolution de la figure du monstre dans les comics, Cockrum a tenté de l’inclure dans la Légion. Mais ce sont les X-men qui vont donner sa chance, faisant de cet être aux origines magiques, un mutant.

L’attachement de Dave Cockrum pour le personnage se ressent sur bien des points. Il est le personnage de l’équipe fondamentalement lié au thème des pirates. Son costume comprend des épaulières pointues larges, et des formes sur son costume laissant penser à des bottes. Plus encore, dans son écriture, Diablo révèle rapidement avoir une passion pour les chapeaux et les costumes. Chris Claremont était jeune, et laissait toujours une part d’implication de l’artiste dans le scénario.

Mais c’est dans sa mini-série de 1985 que Nightcrawler finit par se révéler pleinement. Écrite, dessinée et encrée par Dave Cockrum, cette mini-série présente en tout point la vision finale de Diablo par son créateur. Tout en tenant compte du caractère redéfinit par Chris Claremont, et son comportement jovial, Dave Cockrum va user d’une excuse particulièrement simple : une défaillance dans la salle des dangers. Diablo va être plongé dans un monde de créatures volantes étranges, d’un magicien monstrueux, d’une princesse séduisante et de bateaux pirates volants.

Il puise toute son inspiration dans des œuvres telles que John Carter (Le Cycle de Mars) de Edgar Rice Burroughs, dont il a toujours rêvé d’en devenir le dessinateur. Il apporte au personnage un background supplémentaire qui fera toute la particularité de son retour, sous Jason Aaron, dans Amazing X-men : les Bamfs. Dans cette appropriation des genres de l’aventure et de la science-fiction, qu’on remarque dors et déjà avec le visage et le surnom de Diablo « l’elfe », Cockrum intègre des versions naines et simplettes de son héros. Sorte de double de l’auteur, Diablo, plongé dans cette aventure fantasque, ne s’inquiète pas. Il se plaît même à intégrer cette bande de pirates, pour ensuite se retourner contre eux et sauver cette princesse. Plus encore que les X-men, Nightcrawler est une exécution de tous les fantasmes artistiques de son créateur. Et le récit doit être considéré comme tel. Non pas comme une aventure solo d’un X-man, mais d’une réappropriation d’un personnage par son père originel. Et c’est sans doute là une autre interprétation envisageable de Diablo, dont le père sera toujours inconnu, jusqu’à Jason Aaron qui mêlera Azazel et ce même périple délirant de piraterie aérien.

 

X-men : Corsaires de l’espace

 

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Plus que les X-men, effectivement. Car Cockrum avait son mot à dire chez les X-men. En plus du design de leurs nouveaux costumes, l’artiste souhaitait bien apporter sa patte si particulière au titre X-men. Pour rappel, X-men était le titre maudit. Au début des années 70, malgré l’arrivée de Neal Adams et son esthétique furieuse, ainsi que des aventures écrites par Roy Thomas, le second de Stan Lee, les ventes étaient catastrophiques. Ce retour des X-men semblait être un projet destiné à couler. Len Wein s’occupait déjà de Hulk en plus de son poste d’éditeur, et n’avait pas le temps, ni l’envie, de s’occuper des X-men. Il réalise le Giant-Size avant de laisser le scénario à Chris Claremont qui était alors son secrétaire. Un fan de la première heure qui a su créer son opportunité.

De son côté, Cockrum venait de se trouver une place de dessinateur, place dont il rêvait depuis plusieurs années. Ce sont deux rêveurs atteignant leur but. Et Cockrum souhaitait marquer le titre de sa patte. Son amour pour les pirates déjà marqué par le design de certains personnages, va s’accentuer. Plus qu’une simple envie personnelle, la thématique des pirates s’ancre parfaitement avec l’équipe marginale qu’est celle des X-men. Si on pense généralement au pirate comme un ennemi, quelqu’un définit par des actions jugées vilaines, le pirate est en réalité bien plus qu’une action violente. Qu’est-ce qu’un pirate sinon un individu considéré socialement différent et cherchant à vivre de lui-même, en dehors de cette société dans laquelle il ne se reconnait pas ? En revanche, ce que nous pouvons reconnaître à travers cette définition, ce sont bien les mutants.

Avant de quitter les X-men, Dave Cockrum souhaite partir sur un grand final, une confrontation cosmique de grande ampleur. Chris Claremont présente alors Phoenix Saga (à ne pas confondre avec sa « suite » : Dark Phoenix Saga dessinée par John Byrne). Les X-men croisent alors différents personnages composant l’univers cosmique Marvel encore en évolution comme Firelord ou Gladiator. Dans cette saga culte, Cockrum va y incorporer différents éléments relevant de la piraterie : les Starjammers. Certains ennemis des X-men seront des pastiches de membres de la Legion de DC Comics, mais les Starjammers menés par le père de Cyclops, Corsair, marquent toute la singularité d’un artiste comme Cockrum. L’équipe des Starjammers est introduite dans Uncanny X-men #104, avant de se voir posséder un titre spin-off avec X-men Spotlight on Starjammers en 1982, dessiné par lui-même.

 

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Dans Uncanny X-men #107, l’artiste tente d’imposer un nouveau costume à Wolverine. Dans un affrontement intense aux côtés des Starjammers, son costume est en lambeaux. Il récupère celui de son ennemi (ressemblant étrangement à Timber Wolf) et retourne se battre. Dave Cockrum le conserve jusqu’à leur retour sur Terre, et dans Iron Fist #15 où il dessine un affrontement entre Wolverine et Iron Fist. Mais John Byrne prend la suite, et fan de Wolverine de la première heure, il refuse de conserver ce costume bestial. Il décide de revenir au costume classique de Giant-Size X-men #1.

Cette confrontation entre Dave Cockrum et John Byrne définit tout ce qui fait le succès, sur le plan esthétique, des X-men de l’époque. Cockrum baigne constamment dans ce space-opéra issu de la Légion des Super-Héros, et fort de sa conception des costumes, son imagination foisonnante et son intense productivité nécessitent des barrières pour ne pas faire des X-men un calque de la Légion, ancré dans le présent.

S’il a quitté assez tôt les X-men, Dave a rapidement regretté sa décision. Il reviendra plus tard en 1982 et devra quitter à nouveau le titre suite à sa demande faite auprès d’un éditeur pour créer les Futurians. Sa quête obsessionnelle de liberté lui a fait rater à deux reprises le poste de dessinateur qui était pourtant sien. Avec Futurians, Dave Cockrum tentera de réitérer le succès des X-men, et y proposer sa propre vision, plus attachée au domaine de la science-fiction et de l’aventure cosmique. Mais ces Futurians restent encore considérés comme le reflet des X-men, et non comme une œuvre à part entière. En partie faute de costumes similaires et d’un scénario répétant certains ressorts propres à l’histoire des X-men. Un destin qui semble poursuivre chaque dessinateur emblématique des X-men, comme John Byrne avec ses Next Men.

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